Tant qu’ils trouvent la terre mouillée, tous font la chasse aux vers, aux sangsues, aux larves molles des insectes aquatiques. Si la sécheresse arrive, ils se rabattent sur les insectes de la terre et prennent les scarabées, les araignées, les mouches; mais c’est pitié de voir combien de mal ils se donnent pour cette chasse où leur long bec les sert mal. Ils frappent à côté; leurs mandibules molles ne saisissent point à propos l’insecte agile et j’ai vu, l’autre jour, un pauvre courlis qui, après avoir essayé de captiver au moins une demi-douzaine de mouches, sans réussir à en prendre une seule, y renonça et s’en fut promener tristement plus loin sa mine ennuyée.
—Peint de main de maître, chère Sylvie! et combien je vous remercie de ne pas dédaigner d’instruire un pauvre étranger! Ce qui me frappe, avant tout, c’est que vous ne semblez point un oiseau ordinaire... Votre langage présente une élévation de sentiments qui prouverait que vous avez fréquenté les hommes, si je ne savais que notre cœur à tous est susceptible d’autant d’élévation que le leur...
—Vous ne vous trompez pas mon cher Pierrot. J’ai pu, l’année dernière, assister, invisible, cachée par mes roseaux, aux entretiens d’un père qui formait son jeune fils à l’étude de la nature. Tous deux habitaient le château dont vous voyez les cheminées là-bas, parmi les arbres, et venaient chaque soir faire sur le lac une longue promenade en bateau. Le premier soir, je fus effrayée, mais je n’osai m’envoler... J’attendis, et quelques mots de leur conversation m’intéressèrent. A partir de ce jour, je devins leur auditeur le plus assidu.
—Le ciel soit béni d’une si heureuse circonstance!
—Usez-en donc, mon cher Pierrot. Mais hâtez-vous. Notre cuisine, à nous, n’est faite que quand nous allons aux provisions...
—Soit! dites-moi donc, bonne Sylvie, quels sont ces oiseaux noirs qui se réunissent en troupe, là-bas, assez loin de l’étang, dans les parties humides de la lande? Pourquoi ne viennent-ils pas au bord de l’eau comme ceux que nous y voyons promener sur leurs grandes pattes?
—Ces oiseaux, dont vous pouvez d’ici apercevoir l’aigrette noire couchée en arrière, comme une plume derrière l’oreille d’un employé de bureau, sont des vanneaux. Leur nom vient du mot van, peut-être parce que le bruit de leurs grandes ailes rappelle, quand ils volent, celui de l’instrument qui sert, chez les hommes, à nettoyer le grain. Ils ont la tête et le devant de la gorge noirs, le ventre blanc. Leur dos a de magnifiques reflets verts; leurs pattes sont pâles; vous voyez qu’ils ont le corps à peu près de la grosseur d’un jeune pigeon.
Ce sont les plus intelligents, avec les pluviers, parmi les oiseaux du rivage, et ce perfectionnement découle de leurs mœurs essentiellement sociables. L’instinct de la sociabilité est, parmi les oiseaux, un indice certain de développement intellectuel. Chez les vanneaux, la communauté de goûts, de projets, de plaisirs est complète, et cette union de volonté constitue précisément la source de leur attachement mutuel et le motif de leur liaison générale. Toujours prêts à se rapprocher, à se rejoindre, à demeurer et à voyager ensemble, les vanneaux arrivent, comme tous les oiseaux doués de l’instinct social, à s’entendre et à se communiquer assez d’intelligence pour connaître les premières lois de la société. Chez eux règnent l’affection, la confiance, la paix, excepté lorsque la saison des amours vient apporter un certain trouble dans leurs habitudes; mais cet état d’agitation dure peu, et l’apparition des petits est une occasion de tendres soins échangés au profit d’une sollicitude générale.
Les vanneaux ne sont pas les seuls oiseaux de rivage aux mœurs douces et sociables. Les pluviers les imitent et présentent des exemples touchants de confiance les uns envers les autres. Je fus témoin, il y a quelques mois, d’un fait qui démontre cette vérité. Un jeune chasseur battait la lande sur laquelle nous sommes, quand il entendit venir une petite bande de six pluviers guinards. Il se retourne, tire le premier qui passe; l’oiseau tombe... Tous les pluviers se précipitent en même temps que le pauvre animal frappé à mort, tous se pressent autour de lui, et, par leurs petits cris d’encouragement, semblent l’engager à reprendre ses forces et à remonter avec eux dans les airs... Hélas! de son second coup le chasseur les tua tous les cinq sur le cadavre de leur frère!... Voilà ce que j’ai vu! Ce furent cinq martyrs de l’amitié fraternelle!...
—Pauvres gens!