—En ce moment, je n’ai point le temps de causer longuement avec vous, je déjeune. Faites-en autant de votre côté, les vers ne manquent pas autour de vous, et revenez dans une heure me joindre ici; vous monterez sur cette quenouille de roseau; de là, vous m’appelerez, j’arriverai et nous causerons...

Je fis ainsi que Sylvie l’avait dit.

Les vers n’étaient point si abondants qu’elle le prétendait, et je n’avais pas à mon service la grande pioche de mes voisins pour les déterrer. J’enfonçais mes pattes dans la boue et j’étais fort mal à mon aise, quand je m’avisai de démolir les mottes de terre par côté au lieu de patauger dans l’eau qui séjournait entre elles. Je trouvai ainsi un abondant déjeuner de larves, chrysalides et vers.

Mon repas achevé, je volai sur la grande quenouille de roseau où la fauvette m’avait donné rendez-vous, et j’appelai: Sylvie! Sylvie!!...

Elle accourut. Nous allâmes nous asseoir au soleil, au pied d’une touffe de bruyères, à l’abri du vent, et ma nouvelle amie commença ainsi:

—Je vais appeler votre attention sur ce fait que la nature a doué presque tous les oiseaux de finesse, de grâce et de légèreté. Il semble qu’elle nous ait créés pour animer les campagnes et répandre le mouvement et la gaieté parmi les objets immobiles du paysage. Ceci est frappant pour les hôtes des forêts et des champs, n’est-ce pas, Pierrot?

—Cela saute aux yeux!

—Les oiseaux de marais, au contraire, ont été fort maltraités sous ces rapports. Leurs sens sont obtus, leur instinct réduit aux plus vulgaires sensations, leurs soins bornés à chercher leur nourriture dans la vase ou les terres fangeuses. On croirait volontiers ces espèces attachées au limon dès les premiers âges du monde, et n’ayant pu prendre part aux progrès remarquables qu’ont subis les créations successives. Une certaine quantité de types se sont développés, étendus, embellis, perfectionnés sous la main puissante de la nature et sous celle de l’homme, le maître qu’elle nous a donné ici-bas; tandis que les habitants du marais sont restés stationnaires dans l’état imparfait de leur nature ébauchée.

Chez aucun d’eux, mon cher Pierrot, vous ne trouverez la grâce, la gentillesse, la gaieté de nous autres oiseaux des campagnes fleuries. Ils ne savent point, comme nous, s’exercer, se réjouir ensemble, prendre leurs ébats sur la terre ou dans l’air. Leur vol brusque et saccadé n’est qu’une fuite, un trait rapide d’un froid marécage à un autre. Retenus sur le sol humide, ils ne peuvent, comme les oiseaux des bois et des roseaux, se jouer dans le feuillage, ni se poser sur les feuilles ployantes; l’organisation de leurs pieds s’y oppose. Ils gisent à terre, et en arpentant tristement et solennellement les places dégarnies, poussent, le plus souvent, des cris rauques et inarticulés.

Beaucoup se tiennent à l’ombre pendant le jour; leur vue faible, leur naturel timide, sauvage, inquiet, leur fait préférer l’obscurité de la nuit ou la lueur du crépuscule à la brillante clarté du soleil. C’est moins par les yeux que par l’odorat et le tact dont est doué l’extrémité de leur long bec, qu’ils cherchent et recueillent leur nourriture.