Assise sur la lisière extrême d’un taillis, en pente au soleil couchant, notre fourmilière était défendue de ce côté par la lande épineuse, à perte de vue, et derrière, au levant et au nord, par le taillis aux épais fourrés d’épines et de ronces qui nous garantissaient de la brise d’automne et des frimas d’hiver lorsque les feuilles étaient tombées. Vrai paradis; pas un rayon de soleil n’adoucissait la température sans venir caresser notre toit de chaume et de brindilles hachées.
Non loin de la fourmilière s’étendait un champ de fèves et dans la haie poussaient des rosiers sauvages aux longues branches courbées et traînantes. Toutes ces plantes, rosiers ou fèves, étaient couvertes de pucerons: les uns noirs, les autres verts, les autres jaunes. Oh la bonne aubaine!
Et voilà nos fourmis qui montent et qui descendent le long des tiges, elles harcèlent les pucerons attablés à sucer, avec leur trompe recourbée, la sève de ces plantes; elles les excitent de leurs antennes et de leurs palpes pour les forcer à dégorger, par les cornicules qui terminent leur abdomen, les gouttelettes de liquide sucré. Peu à peu, les gouttelettes apparaissent, les fourmis les boivent et passent à la traite d’une autre vache.
Pas de crainte à avoir que le troupeau s’égare. Le puceron est immeuble par état. Une fois né, il cherche le dessous des feuilles ou des branches pour être à l’abri du soleil ou de la pluie, puis il enfonce dans l’écorce, ou parenchyme, sa trompe longue et recourbée le long de son corps; alors il reste immobile, pompant la sève. Ces sucs s’assimilent très aisément, paraît-il, en passant dans un intestin de la plus grande simplicité, si simple même qu’il offre cette anomalie, chez ce seul insecte, de n’avoir aucun appareil biliaire. C’est peut-être pour cela que le puceron rend une sécrétion sucrée par les deux tubes qui se voient sur son abdomen.
OH LA BONNE AUBAINE!
Quoi qu’il en soit, ces troupeaux ne fuient jamais; on voit, de temps à autre, un puceron lever une jambe, puis celle d’à côté, puis les autres; il remue de temps en temps une antenne, mais c’est tout. Il est cloué par sa trompe!...
On parlait vaguement, dans la république polyergique, d’une grande expédition à diriger, avant l’hiver, contre des fourmis voisines qui savent emporter, élever et nourrir d’admirables insectes, vaches excellentes, qu’elles conservent dans leur fourmilière, sans jamais leur permettre d’en franchir le seuil. On disait qu’il y avait non seulement des pucerons de race, mais d’autres insectes, tels que des Coléoptères, des Hémiptères, que sais-je? Mais—il y a toujours un mais entre nos désirs et le bien du voisin!—mais certaines de nos compagnes, plus âgées et plus expérimentées, ne nous cachent pas que l’expédition est lointaine, dangereuse et meurtrière, parce que ces populations-là ont bec et ongles, même aiguillon empoisonné, et savent s’en servir avec acharnement pour défendre leurs précieux troupeaux.
Il faudra livrer de terribles combats, et beaucoup déjà, dans semblables rencontres, sont restés sur le champ de bataille. Hum!... mes récents exploits à la conquête des esclaves me désignent certainement à faire partie de cette expédition. Ne vaudrait-il pas mieux devancer l’appel?