Ce fut un désespoir dans cette famille dont il était l’unique espérance. Tous les médecins furent consultés; aucun d’eux ne sut d’où provenait la maladie; mais, à bout de science, ils ordonnèrent l’air de la campagne, et nous vînmes nous établir dans cette propriété.
Le pauvre enfant végéta longtemps; son seul bonheur, sa seule distraction était de jouer avec son cher Bouvreuil; et, certes, je lui rendais bien l’amitié qu’il avait pour moi. Un jour, un grand mouvement se fit dans la maison... tout le monde pleurait, personne ne pensait à moi... Je mourais de faim; je fis anxieusement le tour de ma cage et vis qu’elle était entr’ouverte. Je me glissai tout doucement dans la chambre de mon cher maître, autant pour le voir que pour lui demander à manger.
Le petit malade était étendu presque sans vie; je m’avançai tout doucement vers lui, et, gazouillant légèrement, je lui annonçai ma présence. Le pauvre enfant tourna les yeux vers moi, et je le vis ébaucher, en me reconnaissant, un sourire doux et triste qui, commencé ici-bas, alla finir au milieu des anges du ciel; car il mourut en me regardant...
Dans mon désespoir, je m’envolai par la fenêtre, mais je me promis de ne jamais quitter ces lieux. J’ai tenu ma promesse, et tous les jours je vole sur la tombe du pauvre enfant, mon ami, et là, je chante un des airs qu’il m’apprit en se donnant tant de peine. Heureux, dans ma douleur, de me rappeler ses caresses naïves, et de rompre, par ma chanson, la tristesse silencieuse de son tombeau!
Nous avancions dans l’éducation de nos enfants; leurs plumes étaient poussées. Ils ne mangeaient pas encore seuls mais bientôt ils pourraient sortir du nid. Ma Pierrette voyait approcher ce moment avec moins de joie que moi; nos réflexions à ce sujet étaient fort différentes. J’étais fier et heureux de lancer dans le monde des créatures auxquelles j’avais donné l’existence, que j’avais élevées moi-même, que je comptais garantir de toute embûche en les faisant profiter de mon expérience.
Pierrette, avec son affection plus expressive, mais aussi plus timide, s’effrayait du moment où il faudrait se séparer de ses enfants. Hélas! elle devait en être séparée d’une manière bien cruelle!
Un jour, elle arriva toute joyeuse. Elle avait, me dit-elle, découvert une excellente pâtée qu’on avait disposée dans la grange et avec laquelle elle ferait faire un repas exquis à ses chers petits. Je m’en réjouis avec elle; mais comme j’étais très occupé en ce moment à entendre chanter mon ami le Bouvreuil, je lui laissai, à elle seule, le soin de donner le repas aux enfants.
Depuis quelques instants déjà elle venait de me quitter pour remplir ce soin qui lui était si cher, lorsqu’il me sembla entendre un cri plaintif du côté de notre nid... J’y vole d’un trait... O désespoir! ma compagne et mes enfants expiraient.....
Hélas.... cette pâtée, trouvée et rapportée avec tant de sollicitude, de bonheur, renfermait du poison pour les rats.... Ma douleur fut affreuse; pendant plus de deux jours je ne pris aucune nourriture; je voulais mourir aussi... Mais les soins et les bons conseils de mon ami le Bouvreuil me ramenèrent peu à peu à la vie.
Rester plus longtemps en cet endroit m’était impossible, mon cœur se brisait au souvenir de mon bonheur perdu.