Très intrigué de savoir à qui pouvait appartenir un si beau troupeau, j’appris que ces belles vaches faisaient la fortune des paysans de ce pays qui se sont empressés d’établir des fruiteries.
Pour me faire comprendre, mes enfants, il faut vous expliquer que dans une partie de la France, on a créé ce qui n’existait autrefois qu’en Suisse, c’est-à-dire ces fruiteries, établissements que l’on aurait dû à plus juste titre appeler fromageries, puisqu’elles n’ont pas d’autre emploi que de faire des fromages avec le lait que les paysans y apportent. Selon la quantité qu’ils en ont fourni pendant un mois, on leur remet à la fin un ou plusieurs pains de fromages, que les marchands viennent recueillir à certaines époques de l’année.
Rien de plus juste. Mais il arrive parfois qu’un paysan emploie un moyen bien connu des laitiers pour augmenter la quantité de leur lait, c’est de s’aider un peu de l’eau de la fontaine. Hé bien, cela est fort difficile, car, si le paysan aime à tromper, en revanche il n’aime pas à être trompé. Aussi trouve-t-on dans chaque fruiterie des pèse-lait, ou instruments au moyen desquels on voit à l’instant si le lait a été frelaté. Quand ce fait se présente, le paysan coupable paye une amende assez forte et son lait est refusé pour le présent et pour l’avenir.
Vous voyez, mes enfants, que tout a été prévu, et que ces fromageries présentent deux grands exemples: l’application du principe fécond de l’association et la conservation de la parole sacrée.
Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait.
Ces produits des fromageries sont si avantageux qu’ils engagent le paysan à se procurer le plus grand nombre possible de bestiaux, ce qui les amène par conséquent à augmenter la quantité des fumiers dont ils peuvent disposer pour leurs terres. Celles-ci rapportent par suite beaucoup plus que les champs mal ou médiocrement fumés.
La terre est comme vous, mes enfants. Cultivez votre intelligence, pendant que vous êtes jeunes et nourrissez-la de science et d’art: plus tard vous ferez comme les champs bien travaillés et bien fumés, vous porterez de bons fruits.
Je contemplais mes belles vaches se reposant dans la prairie et y formant de gracieuses taches blanches, brunes ou noires, quand je vis arriver du village un second troupeau conduit par un berger.
Ce troupeau était composé de mérinos dont la laine devait un jour, mes chers petits amis, servir à tisser les étoffes si nécessaires pour préserver les hommes du froid.
Le mouton, auprès de nous, n’est pas un animal spirituel, tant s’en faut, mais c’est une bête si utile, qu’on se sent porté à l’aimer, à l’estimer, en raison des services qu’il rend à tout le monde. Non seulement il a soin de laisser aux épines qui bordent le chemin des flocons de sa toison pour que nous puissions en garnir la couchette de nos petits; mais, sans lui, l’homme aurait bien de la peine à résister aux intempéries des saisons, car c’est grand’pitié de voir que la nature l’a créé nu et sans abri contre les atteintes du froid et du chaud, ne lui donnant qu’un peu d’intelligence pour compléter une création aussi ébauchée.