Le mouton est donc l’un des animaux les plus utiles à l’homme qui se revêt de sa laine, emploie sa peau à mille usages et se nourrit de sa chair. Énumérer ainsi tout le parti qu’on peut en tirer, c’est dire que le mouton est d’un rapport certain pour les gens qui peuvent en élever. Mais il faut, pour cela, de grands espaces de terre où ces animaux puissent voyager et paître en changeant de place; c’est pourquoi tous les pays ne conviennent point à l’élève du mouton.

C’est vers cette époque que je faillis être victime d’un évènement imprévu qui me laissa dans l’esprit une frayeur et une défiance salutaires. De l’autre côté de la prairie, à une assez grande distance, j’avais vu une espèce de maisonnette à toit pointu et produisant un charmant effet. Elle était toute bâtie en briques, et cette couleur tranchait admirablement sur celle du ciel, car la maisonnette était construite dans un endroit élevé et tout à fait à découvert. Elle portait une galerie de bois qui l’entourait, un escalier rustique y donnait accès. En dehors et au dessus étaient quatre grandes branches, qui ressemblaient à de grands bras à jour. Comme j’aime à me rendre compte des choses que je rencontre,—toujours dans le but d’être utile par la suite à ma postérité—j’allai me percher sur l’une de ces branches; mais, en moins d’un instant, le vent s’élevant, ces bras s’agitèrent comme par enchantement, et éprouvèrent un mouvement de rotation très rapide. Je faillis être précipité et réussis à peine à m’envoler tout effrayé. J’appris ainsi ce que c’était qu’un moulin à vent que je ne connaissais pas encore.

Le cœur encore ému du terrible accident auquel je venais d’échapper par un miracle d’adresse, j’allai me poser à terre au milieu d’un champ voisin, pour me remettre de mon émotion et trouver, au milieu des jeunes blés, un peu de fraîcheur. Je suivais, en flânant, le fond d’un sillon quand, arrivé près d’un fossé, je vis à côté de moi le spectacle le plus touchant, mais aussi le mieux fait pour renouveler toutes mes douleurs; c’était celui d’une bonne mère de famille, ayant autour d’elle une douzaine de petits enfants, tous si jolis, si mignons que mon cœur se serre affreusement au souvenir de ce qu’eussent été certainement les miens.

La conversation s’engagea entre nous, comme entre gens bien élevés, et je fis connaissance de cette perdrix, la première que j’eusse rencontrée de ma vie. Bientôt j’entendis aux environs un cri strident: Pirre... ouît! Elle y répondit, et quelques instants après, j’avais l’honneur d’être présenté à un mari, père de cette charmante famille.

Le nid de la perdrix est une cavité peu profonde creusée ou choisie dans la terre même du sillon, souvent adossée à une grosse motte ou à une ancienne taupinière. La mère y pond de quinze à vingt œufs qu’elle range avec beaucoup de soin de manière à répartir parfaitement sur tous la chaleur de son corps. Pendant l’incubation, elle quitte à peine ses œufs pour aller chercher un peu de nourriture et, avant de partir, elle prend soin de les recouvrir d’herbes ou de feuilles sèches.

La même perdrix dont je faisais la connaissance avait déjà ses petits éclos depuis plusieurs jours, mais ils étaient encore trop faibles pour voler, car il leur faut un mois pour qu’ils se fient à leurs ailes, encore ces vols sont-ils fort restreints. Mais les perdreaux, qui courent en sortant de l’œuf, ne se séparent pas de leurs parents comme les autres oiseaux dès qu’ils n’ont plus besoin de secours; au contraire ils restent ensemble et continuent à vivre en société intime, se prêtant secours dans la bonne comme dans la mauvaise chance, et forment ainsi ce que l’on appelle des compagnies qui demeurent réunies jusqu’au mois de février.

Si l’on considère que l’instinct de sociabilité indique des oiseaux supérieurs comme intelligence, il faut admirer également l’amour des parents pour leurs petits. Dans aucune espèce le père et la mère ne sont plus prodigues de soins et d’attentions pour eux. Ils les conduisent, les dirigent avec une sollicitude touchante là où ils supposent que le danger n’existe pas. Ils choisissent leur nourriture, leur apprennent ce qui est bon ou mauvais. Le mâle, lui-même, prend la direction de la famille dès que les petits ont vu le jour, et ne montre pas moins de courage et d’intelligence que la femelle pour les sauver dans le danger.

Quelques jours après notre connaissance et pendant une bonne et amicale conversation que nous faisions au bord d’une haie, j’eus un exemple frappant du dévoûment de mes nouveaux amis. Nous entendons tout à coup des aboiements dans la prairie, la mère y était allée promener ses enfants le matin. Les aboiements se rapprochent dans les blés; c’est un chien qui suit la piste des perdrix... Il approche... il est là!...

Le mâle se dévoue... Il va au devant du chien, et s’envole sous son nez; mais comme une perdrix blessée et qui ne peut, qu’à grand’peine, échapper à la dent qui va l’atteindre.

Alléché par cette bonne fortune, le chien fait un premier bond à la poursuite du rusé coq. Hourrah!... La famille est sauvée!... Le mâle s’enlève encore, le chien saute, le manque et la poursuite recommence acharnée d’un côté, dévouée, habile, calculée de la part du pauvre père...