Il ne leur fallut que huit jours pour remplir leur tâche, et nous, nous en avions employé plus de douze pour accomplir la nôtre.

La femelle y déposa alors cinq œufs bleu-verdâtre marqués de taches brunes, et les couva avec une assiduité dont mon aimable compagne lui donna l’exemple. Mon voisin, le Merle, lui apportait sa nourriture, absolument comme je le faisais pour la mère de mes petits. Quelquefois, l’un et l’autre, nous partagions les travaux de l’incubation pendant que les mères allaient boire ou délier un peu leurs membres engourdis. En temps ordinaire, j’avais remarqué que les merles sont comme les moineaux, ils aiment l’eau et se baignent fréquemment.

Quant à ses petits, il les nourrit absolument comme nous nourrissons les nôtres, de chenilles et de vers. Seulement les siens sont beaucoup plus gros, et ce qu’ils consomment de nourriture est vraiment incroyable. Avec quarante chenilles par heure, nous suffisions à l’appétit de nos enfants. Cela nous donnait cependant le travail très respectable de cinq cents chenilles à trouver, à nous deux, par journée, et de trois mille cinq cents par semaine. Il ne faut pas perdre de temps... Mais le malheureux père Merle n’en était pas quitte pour quatre fois cette quantité. Heureusement, il pouvait y joindre les limaçons et les limaces dont il détruisit un nombre énorme, au grand profit du jardin.

Aussitôt qu’ils sont capables de pourvoir seuls à leurs besoins, les petits merles se séparent, et cela arrive vite. Ils cherchent alors leur nourriture eux-mêmes et, outre les insectes et les vers, se jettent sur les baies et les fruits. Les cerises, les groseilles, les framboises, le lierre, le houx, l’aubépine, leur plaisent beaucoup, et c’est pour cela que l’homme leur fait la guerre, d’autant plus qu’on m’a affirmé que la chair de cet oiseau est fort bonne.

Sans être jamais très unis, nous conservions des relations de bon voisinage. Il n’en était pas de même entre mon voisin et un ménage de Grives qui était venu s’établir dans un arbre dont les branches touchaient au nôtre.

Ce couple n’offrait pas, je dois le dire, un modèle d’entente cordiale, et nous déplorions des mœurs si semblables à celles des hommes. Le mâle, un bel oiseau d’ailleurs, paré d’un plumage charmant, avait, au commencement des beaux jours, chanté à sa femelle ses élégies les plus tendres, et avait si bien capté son cœur qu’elle croyait à une affection éternelle. Aussi se mit-elle avec une ardeur sans pareille à commencer son nid. Le mâle, dès ce moment, me déplut. Monsieur demeurait flâneur et oisif, regardant sa femelle apporter les matériaux, construire, aller, venir, tandis que lui sifflotait des fleurettes aux grivelettes du voisinage, et, pendant ce temps, la pauvre esclave dévouée allait au loin chercher son faix.

Notre voisin, le Merle, qui, placé plus près que nous, voyait encore mieux ce manège, lui en exprimait son mécontentement en termes fort peu mesurés. Maître Grivelet prenait mal la chose; des gros mots on en venait aux coups, et le Merle le mettait pour quelque temps à la raison en lui administrant une bonne volée. Mais, bast! la paix n’était pas de longue durée dans le malheureux ménage. Monsieur n’était pas content de ceci, de cela, de la nourriture, du temps, du nid; il grognait, il battait sa femelle, puis faisait des absences qui me semblaient louches.

A son retour, il était souvent de plus mauvaise humeur qu’à son départ, et cherchait encore querelle à sa grive. Celle-ci, forte de sa bonne volonté, défendait son ouvrage, le bec entr’ouvert, le cou en avant, les plumes hérissées. Ils se lançaient des mots de défiance et de colère. Des injures on en venait à se battre, et la pauvre grive, plus faible, était fort maltraitée. Les plumes volaient, les cris de douleur fendaient l’air: c’était pitié. Mais le Merle arrivait comme un trait, fondait sur monsieur le Grivelet et le mettait en fuite souvent par sa seule présence, car ce mauvais mari qui battait sa femelle était un lâche.

La femelle, au milieu de cet enfer, avait pondu quatre jolis œufs bleu-ciel marqués de brun foncé; mais à peine les petits étaient-ils éclos, à peine commençaient-ils à pousser leur premier duvet, qu’ils disparurent les uns après les autres. Les cris, le désespoir de la pauvre mère attirèrent mon attention et la commisération de ma chère Pierrette. Il ne restait plus qu’un petit dans le nid, les trois autres avaient disparu; la mère n’osait plus quitter son dernier enfant qui demandait à grands cris de la nourriture.