Inquiets de ce qui pouvait arriver, Pierrette et moi nous nous efforcions de suivre les groupes pour nous informer de ce qui allait se passer. Mais en vain nous prêtions une oreille attentive à tout ce qui se disait autour de nous, il nous était impossible d’y comprendre un seul mot. Il s’agissait des droits de l’homme... nous y étions complètement étrangers. Aussi notre inquiétude était-elle extrême. Chaque jour la foule se montrait plus nombreuse, chaque jour il devenait plus difficile de trouver la nourriture que réclamaient à grands cris nos chers enfants...
Un matin, les portes du jardin furent fermées, des soldats envahirent notre asile, les tambours vinrent nous effrayer de leurs roulements prolongés... Tout à coup, une effroyable détonation retentit, le canon gronde, la fusillade pétille, les cris se mêlent à ce bruit épouvantable. Éperdus, nous regagnons notre nid, nous cachons nos petits sous nos ailes, décidés à leur faire un bouclier de nos corps... Le bruit continue; la bataille est engagée: l’air, rempli de fumée, nous cache les arbres d’alentour.
Au moment où nous rassurions nos petits effrayés, une commotion épouvantable frappa la branche sur laquelle notre nid était appuyé; les balles sifflent avec un bruit sinistre autour de nos têtes; la branche vacille, se penche... et nous sommes précipités...
Fou de terreur, mes ailes me portent au faîte d’un platane voisin... J’aperçois ma Pierrette fuyant à travers les buissons, et nos petits, tombés sur le toit de paille d’un rucher voisin, se cachant de leur mieux entre les javelles.
Que se passa-t-il alors? Je ne le sais plus...
La fusillade redoublait d’intensité, les branches ployaient, craquaient et tombaient autour de moi. Affolé, je partis, volant au hasard, ignorant quelle route je pouvais ou je devais prendre...
En ce moment, je me rappelai la cour si paisible du lycée où j’avais demeuré. Je voulais m’y réfugier et remontai du côté du Panthéon, mais là régnait la terreur et la mort. D’un coup d’aile, je m’enlevai aussi haut que mes forces me le permirent, et fus me blottir sur le dôme du Panthéon. Hélas! autour de moi ce n’était que désolation, mes semblables fuyaient par bandes, se heurtant aux tuiles et aux cheminées... Je les suivis, descendant dans la vallée vers la Seine, là où j’apercevais de grands arbres et où j’espérais me cacher facilement.
Ce fut ainsi que j’atteignis le jardin des Plantes. Toutes les allées étaient désertes, pas un homme ne s’y montrait, la bataille attirait les gens au haut de la montagne. Quelques moineaux inquiets m’entourèrent. Je dus leur donner des nouvelles de leurs frères que je quittais.
Heureusement, ce jardin contient une immense quantité de provisions de toute espèce. Imitant mes camarades, je me glissai à travers les larges mailles d’une clôture en fil de fer et voulus partager le repas d’une cigogne. Un vigoureux coup de bec qui m’arriva et qui m’eût cloué par terre s’il m’eût atteint, me fit prendre une autre direction, et je fus demander à de paisibles canards une hospitalité qu’ils s’empressèrent de m’accorder.
Pendant plusieurs jours, nous entendîmes de loin le bruit de la fusillade; pendant plusieurs jours, nous vécûmes dans les angoisses de la terreur; puis, peu à peu, le tumulte s’apaisa, la paix revint, et avec elle un peu de sécurité.