Il n’en fut rien. Au contraire, permission de visiter me fut octroyée de la meilleure grâce. On m’invitait même à présenter une requête au couple royal, et l’on adjoignit au sabre obéissant un autre sabre encore plus gros et plus solide pour m’accompagner partout, afin qu’entre ces deux sabres je ne courusse aucun danger de la part de la populace.
—Quand vous voudrez, seigneur, me dit le premier sabre en s’inclinant.
—Peste! pensai-je en moi-même, nous ne nous tutoyons plus! C’est tout à fait grand genre! Ce que c’est que la faveur!...
Nous tournons la colonne la plus voisine et, dans le coin le plus noir, j’aperçois une porte qui s’ouvre; j’avance... Cette porte, c’est la tête monstrueuse d’un soldat qui la forme, et qui, fermant le trou, est de la même couleur que le mur environnant, et rend impossible de dehors et dans l’ombre de rien distinguer. Le soldat retire sa tête. Nous entrons... Nous sommes dans une magnifique galerie d’au moins un centimètre et demi de haut, longue à peu près d’autant, polie comme du silex, et bâtie en mortier superbe. Partout autour de nous un peuple immense, montant, descendant en ordre, sans trouble, les uns à droite, les autres à gauche. C’est ainsi que nous arrivâmes à une place spacieuse: plusieurs ouvertures régnaient au pourtour de cette place et donnaient accès dans des chambres à voûtes surbaissées, assez spacieuses pour contenir trente à quarante ouvriers. J’entrevoyais, au fond de ces pièces, encore d’autres portes très basses, qui donnaient évidemment accès dans d’autres appartements intérieurs; cette fois, ces portes étaient beaucoup plus basses, mais toujours larges, et cinq ou six ouvriers pouvaient partout passer de front.
A peine mes gardes du corps furent-ils entrés sur la place, qu’ils commencèrent à se trémousser de tout leur corps et à frapper le sol de leurs pinces. Aussitôt tous les termites présents firent comme eux, agités de trémoussements et frappant la terre de leurs mandibules. Je reconnus, à ce moment, le frémissement et les petits coups que j’avais entendus au commencement de la nuit. De tous côtés, autour de nous, c’était une activité fébrile qui semblait pousser les individus. Personne au repos, tout le monde travaillant, mais tout ce travail organisé sans trouble, sans embarras: je reconnus que là, comme chez nous, chacun savait ce qu’il avait à faire et l’accomplissait en conscience.
C’est d’autant plus méritoire chez ce peuple, que les termites ne sont point de la même espèce que nous, ni même du même genre, ni même de la même famille: c’est ce qui m’explique pourquoi leur odeur m’était pénible et m’avait si désagréablement frappé. Les termites sont d’un ordre voisin, mais différent du nôtre. Nous, nous appartenons aux Hyménoptères, avec les abeilles, les guêpes, les frelons, etc.; eux, appartiennent aux Névroptères, avec les demoiselles, le fourmilion, notre ennemi, et bien d’autres...
Cependant nous montions toujours, de galerie en galerie, de chambre en chambre, et la promenade ne semblait pas près de finir; mes gardes du corps marchaient à mes côtés avec la régularité de balanciers de pendule: ils allongeaient les jambes et me fatiguaient horriblement.
—Cher sabre obéissant, dis-je à mon compagnon, le premier soldat, qui trottait toujours, allègre, à mes côtés, où allons-nous, s’il vous plaît? A force de marcher au milieu de l’obscurité presque absolue où nous sommes, je perds le sentiment des distances. Il me semble cependant que nous avons dû parcourir plusieurs kilomètres; je me sens écrasé...
—Vraiment, mon ami Polyergue! vous n’êtes cependant pas au bout de vos peines. Nous pourrions trotter trois jours comme nous le faisons, que vous n’auriez pas encore parcouru tous nos domaines...
—Grand Dieu! mais où allez-vous donc?...