Cette nouvelle me fit fuir immédiatement.
—Comment! nous allons en Amérique! dis-je; en Amérique! Imprudente, que vas-tu devenir? Vit-on jamais fourmi s’engager dans des aventures semblables?... et ne vas-tu pas perdre la vie au premier pas? Quelle désastreuse équipée!... Enfin, il n’y faut plus penser... Le mal est fait. Songeons à nous mettre en sûreté...
JE ME RABATTIS SUR LES FENTES.
Je m’acheminai vers la cale, car c’était là où j’avais été surprise par le départ du navire; c’était là où se trouvaient les provisions qui m’avaient séduite; c’était là où je pouvais espérer une nourriture abondante et en même temps une retraite capable de me cacher. Je furetai donc dans tous les coins pour trouver une demeure; mais, chose extraordinaire! tous les coins étaient occupés... Partout je voyais d’horribles mandibules s’ouvrir à mon approche. Quel animal si hargneux était donc là?...
Je me rabattis sur les fentes... Partout, partout, je rencontrais les mêmes mandibules menaçantes, surmontées des mêmes yeux féroces, qui me faisaient frissonner jusqu’aux moelles. Heureusement, pas un de ces êtres hideux ne bougeait. Désespérant de trouver mieux, je m’enfonçai dans la muraille du navire, à la place d’un petit clou qu’on avait arraché. J’y étais fort mal: la cavité était profonde, mais si exiguë que j’avais été obligé d’y entrer à reculons. Ce fut ce qui me sauva.
A la nuit commença autour de moi un branle-bas incroyable, inimaginable... Le navire sembla s’animer: l’espace s’emplit de formes noires et brunes, hideuses, énormes, qui volaient lourdement, se heurtant aux murs et aux poutres, qui couraient comme lévriers déchaînés le long des arêtes des poutrelles, et venaient, horreur! sentir et souffler à la porte de ma retraite...
Ils étaient là au moins une douzaine, gros, moyens ou petits, se poussant, se glissant les uns sur les autres pour arriver à me dévorer des yeux; ils allongeaient au dedans pattes, mandibules et antennes... et moi, je me reculais aussi loin que l’espace me le permettait. Pendant ce temps, de gros animaux poilus rugissaient en galopant sur toutes les matières qui remplissaient le navire. Ils se battaient affreusement, bousculant tout sur leur passage. Je n’avais jamais vu des animaux semblables; certains d’entre eux étaient presque aussi gros que nos voisins les lapins de la lande.
Ah! quelle horrible nuit! Combien de fois les terribles bêtes, se poussant avec une conviction féroce, avaient-elles avancé leurs griffes presque à me toucher! Je sentais que, si leurs serres m’atteignaient, c’en était fait de moi. J’étais arraché de ma retraite et croqué d’une bouchée...