Bientôt nous arrivâmes à la crête d’une colline qui traversait la route, lorsque les compagnons du capitaine poussèrent un cri de surprise.
Curieux comme tout insecte qui veut s’instruire, je me glissai entre les deux tiroirs de l’étui à cigarettes et je gagnai la manche du capitaine pour aller me blottir en sûreté derrière un des boutons de sa veste.
Vraiment le spectacle en valait la peine.
A cent mètres de la route, sur une direction à peu près parallèle et passant sous un bois très clair, s’avançait lentement comme une longue pièce de drap noirâtre, de tapis foncé se déroulant de lui-même sans interruption... On en distinguait parfaitement la tête, mais à cent mètres en arrière on ne distinguait plus rien entre les feuilles et les broussailles. On eût dit que c’étaient ces feuilles et ces broussailles elles-mêmes qui tissaient cette mystérieuse toile.
Il y avait là des millions de fourmis, marchant en ordre sur quatre et cinq mètres de front!
Les trois jeunes hommes s’étaient arrêtés. En tête de la colonne marchaient quelques éclaireurs qui semblaient garder les autres avec vigilance. Sur les côtés, des officiers, continuellement occupés à courir en avant et en arrière pour s’assurer que personne ne s’écartait, que toute l’armée s’avançait en bon ordre.
On les reconnaissait à leur énorme tête blanche qui se balançait de haut en bas sans relâche, tandis qu’ils couraient en faisant leur métier de serre-files.
—Comment appelles-tu ces fourmis-là? demanda un des compagnons du capitaine.
—L’Eciton drepanophora ou Fourmi fourrageuse.
—Je voudrais bien en voir une de près.