—Porteur de faux ou de faucilles, à cause des mandibules que tu as vues. Je reviens au Prædator, qui, lui, est une toute petite créature, pas plus grosse que la Fourmi rouge commune de France (Myrmica rubra). Il est, toutefois, d’une couleur rouge beaucoup plus brillante, et quand une phalange de ces Écitons escalade un arbre, ces multitudes énormes se répandent sur le tronc et sur les branches en telle quantité qu’on pourrait croire voir couler sur l’arbre un liquide couleur de sang.

—Pourquoi l’appelle-t-on pillard?

—Ah! mon ami, ceci est un caprice de nomenclateur! Cet Éciton n’est pas plus pillard que les autres. On en connaît une troisième espèce encore, un peu moins bien déterminée que les deux précédentes et que l’on a nommée l’Éciton légion (Eciton legionis). Celui-ci semble ne se montrer, jusqu’à présent du moins, que dans les grandes plaines de sable de Santarem.

—Qu’est-ce qu’il y vient faire?

—Il y vient, comme la plupart des Écitons, attaquer les nids des différentes espèces de fourmis mineuses et de guêpes. Heureusement! car, sans eux, le pays ne serait pas habitable! Quant à moi je ne connais pas un seul animal, quel qu’il soit, dont les Écitons ne viennent à bout. J’ai vu l’espèce qui nous a visité hier attaquer les énormes nids de la guêpe formidable qui vole très souvent autour de nous. Les mille aiguillons des guêpes qui les menacent, qui les frappent, ne pèsent pas un fétu pour eux; ils déchirent avec leurs puissantes mâchoires la substance si résistante de ces nids, pénètrent dans l’intérieur, abattent les cellules et jettent dehors toutes les jeunes larves. Si une guêpe, même adulte, veut résister, l’Éciton se jette sur elle et la coupe en deux avant que l’aiguillon de l’insecte volant ait pu servir.

—Quels gaillards!

—Je vous en réponds. Les petits Legionis attaquent souvent aussi les nids des grosses fourmis mineuses. Généralement, ils se séparent en deux troupes qui marchent à l’assaut simultanément, l’une s’enfonçant dans le sol et chaque ouvrier en rapportant de grosses pelotes de terre, l’autre troupe recevant ces boules de leurs camarades, et les emportant au loin.

Nous ne faisons pas autrement, remarquez-le bien, mes amis, pour exécuter rapidement des travaux de déblais. Nous établissons un atelier de piocheurs emplissant les brouettes, et des relais d’hommes emmenant celles-ci au loin. Chez nous, comme chez elles, des chefs se tiennent de place en place pour diriger les efforts des travailleurs et maintenir ceux-ci en lignes régulières.

Mais il est temps de revenir à nos Fourmis-légions. Elles ont creusé vingt-cinq centimètres au-dessous du sol, et ont fait brèche à la forteresse. Voici l’assaut! Des millions d’Écitons se précipitent, se heurtent, se pressent et arrivent, comme un mur vivant, contre les assaillis qui défendent leur demeure. Aucune manière de combattre ne peut être plus simple que celle des terribles Écitons. Ils s’approchent des fourmis mineuses, ouvrent leurs pinces en faux... et emportent leurs ennemis tout vifs!...

A moins... qu’ils ne les coupent en deux!...