Et cela, marchant avec un tel entrain, que des files entières d’habitants disparaissent comme par enchantement, se débattant avec rage entre les pinces des ravisseurs, qui semblent opérer un véritable déménagement en se retirant avec leur fardeau de la brèche pour l’emporter sur les derrières de l’armée assaillante. Non seulement ils emportent ainsi les mineuses, mais encore des fragments arrachés aux matériaux de la fourmilière... Ces matériaux renferment-ils donc quelque matière nutritive de leur goût? sont-ils considérés comme des matériaux légers, résistants et très bien préparés qu’ils sont heureux d’utiliser? Ou le but est-il tout bonnement de ne pas laisser la brèche s’encombrer?
J’ai vu la bataille que je vous raconte. Dès que la fourmilière des mineuses fut dévastée de fond en comble, les envahisseurs se réunirent par petits groupes sur les ouvrages avancés et se hâtèrent de joindre la grande armée, s’y fondant à leur place. Chaque insecte, et ils sont des millions, connaît, à n’en pas douter, sa place propre dans chaque genre de travail que la troupe entreprend. Cette organisation est parfaite à ce point que, pendant l’été, la saison active par excellence, il arrive souvent qu’après une expédition fructueuse leur long cortège se divise, de lui-même, en deux colonnes distinctes, l’une allant à la recherche du butin, l’autre l’emportant en masse à la maison-mère.
Tout cela semble un conte fait à plaisir.
On rencontre encore dans ce pays l’Éciton ravisseur (Eciton rapace) qui, lui, marche en guerre, non plus contre les fourmis mineuses, mais bien contre les mêmes grosses guêpes que le Drépanophore et pour les magasins desquelles il a le même goût et la même convoitise. Seulement il est beaucoup plus dangereux que les premiers, parce que sa taille est beaucoup plus considérable. C’est le plus grand des Écitons, et, vraiment, lorsqu’on en rencontre une colonne assiégeante, il vous fait fuir instinctivement, tout comme vous fuyez devant le lion. En effet, à eux tous, ils nous dévoreraient en moins de temps que ne met le maître à la grosse crinière, et avec autant de certitude! Beaucoup de ces énormes fourmis ont jusqu’à un centimètre et demi de longueur.
N’ayons garde enfin d’oublier l’Éciton aveugle (Eciton erratica).
Cette privation de la vue ne provient-elle pas de ce que, comme le Protée aveugle, les Erratiques vivent dans des cavernes ou des grottes absolument obscures?
A ce compte, beaucoup de fourmis, absolument et exclusivement mineuses, devraient être aveugles comme l’Éciton erratique. Il n’en est rien cependant.
Enfin, est-on bien sûr que ces Écitons erratiques n’ont pas d’yeux?...
Certains naturalistes ont pensé que cette fourmi, soi-disant aveugle, pouvait bien posséder des organes de vision, et que le chapeau corné de sa tête était assez transparent pour laisser passer la lumière, non très vivement, mais de manière à ce que ces insectes puissent distinguer au moins le jour de la nuit, la lumière de l’obscurité.
Cette hypothèse peut être exacte, mais nous n’en savons rien au vrai. Quoi qu’il en soit, j’estime que le sens du toucher leur est d’un secours beaucoup plus appréciable que celui de la vue pour se guider dans les méandres de leurs habitations.