Je tournais dans ma prison de cristal comme pour y chercher une issue, alors que je savais mieux que personne qu’elle était hermétiquement close.

La réflexion vint avec la fatigue des jambes. Que faut-il pour fuir? Sortir. Pour sortir? Être à portée d’enjamber le bord du compotier. Pour être à portée du bord? Il faut y monter. Pour y monter? Il faut se construire une échelle ou un chemin... Je le construirai!

Une fois ma résolution prise, je travaillai avec cette ardeur patiente, cette ténacité contenue qui fait la force du prisonnier. Je ne pouvais plus, raisonnablement, compter sur un oubli, sur une inadvertance semblable à celle qui m’avait permis, sur le vaisseau, de ne pas mourir de faim. On n’a pas deux fois une pareille chance! Et d’ailleurs, le capitaine, qui avait été à bord, avait examiné son compotier pour s’assurer de mon identité et, ayant trouvé le couvercle mal fermé, avait tout deviné: ma fuite devant la mort, mes craintes dans la campagne et mon retour... un peu forcé... à lui.

Pour éviter une seconde escapade, toutes les fois qu’il ouvrait la porte pour me donner des provisions, il prenait bien soin de remettre le couvercle dans sa rainure.

Comment donc faire?

Je ne pouvais lui échapper que par surprise, au moment où il enlèverait le couvercle. Mais, évidemment, il fallait lui donner confiance.

A partir de ce moment, je fus résolu. Tout ce que je pus rassembler de débris de fruits, de sable que j’apportais, fut par moi soigneusement cimenté, attaché l’un à l’autre. J’eus bien du mal. Je n’étais pas fait pour cette besogne d’esclave, moi, un soldat! Mais la nécessité a courbé d’aussi grands cœurs que le mien sous son joug! Cette pensée me soutenait; aussi, je travaillais avec courage. Urbain semblait marcher au-devant de mes désirs, en m’apportant certaines noix du pays dont les fruits me causaient un grand plaisir. Les coquilles s’accumulaient dans ma prison: le capitaine, un jour, voulut en retirer une partie. Je m’y attendais. Il vit qu’elles étaient cimentées entre elles, cela l’intrigua longtemps; il chercha à comprendre quel était mon but, puis, curieux de voir ce que je ferais, il referma le bocal d’un air satisfait.

Je respirai allégrement... De ce jour j’entrevis la délivrance!...

Peu à peu mon échelle s’élevait sous la forme d’une sorte de talus très abrupt et rempli de cavités ménagées avec beaucoup de soin par moi, pour former des marches ou échelons. J’atteignis bientôt les bords du vase, et déjà j’avais monté et descendu plusieurs fois mon escalier par la courbe choisie... J’étais sûr de ne pas me tromper.

Ce n’était pas tout encore. Il fallait inspirer au bon Urbain la sécurité la plus absolue. Pour cela, toutes les fois qu’il approchait de ma table, je sortais ostensiblement de ma fortification et venais au-devant de lui sur un endroit saillant, où je demeurais absolument immobile. L’excellent homme crut bientôt que je venais ainsi au-devant de lui par amitié, il me comblait de friandises. Je mangeais le moins possible pour ne pas m’alourdir. Moi, j’avais besoin de toute mon énergie.