Une fois dans la campagne, je respirai un peu plus librement; l’espace était devant moi et je craignais beaucoup moins d’y rencontrer un bec ouvert pour me servir de tombeau.

Ici, le pays, à perte de vue, était couvert de forêts immenses, composées de pins, de cyprès et de chênes: c’est plat comme la main, et entrecoupé de ruisseaux, de rivières, de bayoux qui gênent extrêmement la marche des fourmis et devraient bien être modifiés. Autour de la ville, de belles plantations de coton, de tabac, de canne à sucre et de maïs. J’avoue que les larmes me sont venues aux yeux en retrouvant çà et là quelques champs de blé qui me rappelaient la patrie.

J’errais au hasard lorsque je tombai sur les travaux d’une fourmi qui me rappela immédiatement la Saüba et qui doit être sa cousine. Jamais je n’ai vu travaux plus extraordinaires, mieux entendus et plus solides. Ce sont de véritables constructions à demeure, ce sont des villes qui durent, sans interruption, plus de vingt ans. Il ne faut donc pas trop s’étonner si les constructeurs y mettent les soins nécessaires.

Ce sont de grosses fourmis brunâtres, d’aspect assez rébarbatif, aux mouvements brusques et peu polis; de vraies campagnardes. Celles que je trouvai habitaient déjà depuis bien des années dans un des nombreux vergers qui sont établis assez loin des maisons pour la culture de la pêche. Il y avait là une butte assez élevée, formée en partie par un large banc de roches. J’étais monté là-haut par curiosité pour voir d’un peu plus loin en ce pays plat, sans me douter que j’allais y découvrir un des plus beaux spectacles qu’on puisse désirer: des fourmis cultivant la terre!

Nul doute pour moi, depuis cette découverte, que ce ne fût des fourmis que l’homme a appris l’agriculture! Quelle grande nation que celle des fourmis!!...

Ce fut dans la couche de sable qui couvrait certains points des roches que je remarquai l’intéressante cité des fourmis agricoles. A l’entrée d’une des portes se tenaient deux ou trois forts gaillards qui semblaient monter la garde... A mon approche, l’un d’eux se détacha et, palpant mes antennes, me parla dans une langue très rude et très barbare:

—Que faites-vous ici, monsieur, et d’où venez-vous?

—Je me promène.

—D’où venez-vous?

—De France.