Ainsi tout était décidé: je partais pour la France; j’avais lu sur une belle pancarte en haut du tas:
LE RAPIDE
en partance pour Paris
Mais j’avais négligé une ligne imprimée en petits caractères qui portait ceci:
en touchant à la Havane et au Texas.
C’était un service nouveau de petits bateaux qui avaient résolu le problème de tenir bien la mer et de remonter la Seine pour arriver ainsi à Paris sans transbordement. Nous partions donc pour une course qu’on pourrait appeler «le grand cabotage du Para au fond du golfe du Mexique».
Tout cela, je ne l’appris que lorsque nous fûmes partis et en pleine mer. Je n’avais aucun moyen d’échapper à ma destinée, je me résignai. Cela me fut d’autant plus facile que je n’avais pas quitté mon tas de cornes, dans lequel je trouvais le vivre et le couvert. J’y étais d’autant mieux que, la nourriture y étant d’une abondance exceptionnelle, les blattes elles-mêmes—il y en avait quelques milliers!—ne se donnaient pas la peine de chasser aux fourmis. Ventre plein est bon enfant!
Quant aux rats, je n’avais rien à craindre d’eux, et Dieu sait si nous en avions une république!
Un mois après nous étions à quai à San-Felipe, au grand ébahissement des habitants, qui ne se lassaient point de visiter le petit navire parisien. Cela me gênait beaucoup, parce que je craignais, en m’aventurant sur la passerelle, d’être écrasé. Une nuit, cependant, je pris mon courage à deux pattes et passai le pont aussi rapidement que possible. Tout resta calme autour de moi.
Je me dirigeai alors par la première rue qui se présenta à moi. Elle était droite comme un I, et cependant, il me fallut près de deux jours de marche continue pour sortir de la ville. Dans cet espace de temps, la nourriture ne me manqua pas: elle abonde dans ce pays, où tous les détritus des maisons sont jetés dans les rues. Celles-ci sont malheureusement hantées par trop d’oiseaux!...