--La file indienne!... Que voulez vous dire?
Le Marcheur, qui avait déjà fait quelques pas, te retourna à cette question.
--Vrai! murmura-t-il, on ne voit pas souvent réunis tant de courage et tant d'imprudence!.. C'est miracle, mon cher monsieur, si votre crâne porte encore sa chevelure. Apprenez donc que, dans le désert, lorsque plusieurs hommes sont réunis, ils doivent toujours marcher l'un à la suite de l'autre, emboîtant leurs pas aussi exactement que possible. Trente hommes marchant ainsi laissent juste autant de traces de leur passage. Or, dans ces régions, la vie du voyageur blanc, dépend du plus ou moins de traces qu'il a laissées derrière lui.
--Très-bien! Je me souviendrai à l'avenir de la file indienne. Mettez-vous donc à notre tête et veuillez nous guider.
Après trois heures de marche silencieuse, les trois hommes arrivèrent en vue de la hutte du trappeur.
A l'extrémité de la plaine immense dont faisait partie le Champ-Rouge s'élevait une chaîne de hauteurs peu considérables, mais dont les flancs taillés à pic offraient l'aspect d'un mur.
Il était impossible de franchir cet obstacle, à moins d'être pourvu d'ailes comme les oiseaux; aussi pour passer sur le plateau supérieur, était-on obligé de longer la montagne jusqu'à un défilé situé à sept milles de la cabane.
Vers le milieu de cette chaîne et tout au pied de la paroi verticale, trois roches énormes que le temps avait sans doute fait tomber du sommet, s'étaient rencontrées par hasard et arc-boutées en voûte au faite d'un chaos de roches plus petites. C'est sous cette voûte que le trappeur avait construit sa hutte avec des troncs d'arbres et des branchages. Ainsi placé, il ne pouvait être ni tourné ni lapidé du haut de la montagne; ses derrières étaient complètement à l'abri des attaques et des surprises.
Cette sorte de forteresse n'était pas moins bien défendue du côté qui regardait la plaine. D'abord l'Abbitibbé, large et profond, coulant à une portée de carabine, représentait un premier rempart naturel; puis l'éboulis de rochers que nous avons signalé tout à l'heure se continuait jusqu'au bord du fleuve, formant comme deux murs parallèles séparés par un couloir très étroit qui menait directement à la hutte et dans lequel un homme seul pouvait passer. L'ennemi, s'il se présentait, devait nécessairement traverser d'abord le fleuve, sous le feu du Marcheur; puis, ne pouvant attaquer la hutte par derrière ni par les côtés, prendre le sentier entre les roches.
--Vous ne devez pas voir ma maison d'ici, dit le trappeur en se frottant les mains, et cependant c'est un vrai château fort. Un jour,--il y a bien des années de cela!--j'y soutins un siège en règle.