--Comme il vous plaira, monsieur Raoul, fit le trappeur en approchant un crâne de bison; je vous écoute.

-Mon nom, commença Raoul, a déjà dû vous révéler ma nationalité. Je suis Français. Lorsque la Révolution de 89 éclata, mon père, alors âgé de vingt ans, fit partie de l'émigration, sacrifiant comme tant d'autres, ses intérêts matériels à ses convictions, à sa fidélité à son Dieu et à son roi. Retiré en Angleterre, il supporta vingt ans d'exil et de misère, obligé pour vivre de donner tantôt des leçons de français aux commerçants de Londres, tantôt des leçons d'escrime dans les salles d'armes.

"Plus tard, en 1815, lorsque l'Europe coalisée chassa Napoléon et rendit le trône de France à ses anciens maîtres, mon père rentra dans son pays et fut remis en possession d'une partie de ses biens; puis, pour le récompenser de sa fidélité, le roi lui offrit une charge à la cour. Mais les longues épreuves de l'exil et de l'adversité avaient éteint chez l'ancien émigré toute idée d'ambition; il n'aspira plus qu'à vivre tranquille; il refusa. Retiré dans son château de Valvert, il se maria. Un an après, je venais au monde.

"A partir de ce moment, une transformation sembla s'opérer dans le caractère de mon père. Oubliant le monde entier, il ne vivait plus que par moi. On eût dit que la création se résumait pour lui dans un être unique, son cher Raoul. A mesure que je grandissais, tous dans le château subissaient mon ascendant. Mes désirs, mes moindres caprices avaient force de loi. Vainement ma mère, qui voyait le mal d'une semblable éducation, essayait parfois quelque; timides remontrances:

"--Madame, lui répondait mon père, n'oubliez pas que cet enfant doit un jour perpétuer mon nom et que j'entends qu'on le respecte à l'égal de moi-même."

"Hélas! mon ami, grâce à cette belle éducation, je devins un petit tyran, même vis-à-vis de ma mère et de ma jeune soeur. Enfin l'heure sonna de commencer mon éducation; mon père ne voulut jamais consentir à se séparer de moi et me choisit un précepteur... Je dois avouer que je ne lui donnais pas beaucoup de peine, car au latin je préférais monter à cheval, tirer à la cible ou faire des armes avec l'intendant du château, ancien prévôt dans un régiment.

"Je venais d'atteindre mes dix sept ans lorsque mon père mourut. Ma mère était incapable de me tenir en bride, et j'adoptai la vie d'oisiveté et de dissipation qui conduit tant de jeunes gens à la ruine, si ce n'est au déshonneur. Chaque jour, le mal faisait en moi de rapides progrès... A tous mes défauts j'ajoutai bientôt un vice: je devins joueur.

"Cette vie dura sept ou huit ans qui passèrent avec la rapidité d'un songe. Hélas! le réveil devait être terrible! Un beau jour, j'acquis la triste certitude que j'étais ruiné et que ma folle conduite avait réduit à la misère, non-seulement moi-même, mais encore ma mère et ma soeur, pauvres victimes de mes mauvais penchants.

"Cette catastrophe m'anéantit. Je fis un retour salutaire sur moi-même et mesurai l'étendue de mes fautes. Ne sachant que devenir, le coeur bourrelé de remords, la pensée du suicide s'offrit d'abord à moi comme une planche de salut. Mais bientôt, la raison prenant le dessus, je repoussai cette idée comme une lâcheté.

"--Non, me dis-je, ma dissipation fut la cause du mal; mon travail réparera tout."