"Après quelques jours de marche, la petite troupe se trou va réunie au fond d'un vallon entouré de rochers et situé à quelque distance de l'Abbitibbé.

"--Halte! dit le chef de la famille canadienne. C'est aujourd'hui la Saint Eustache, fête de mon patron vénéré; nous célébrerons joyeusement ce grand jour."

"Les préparatifs de l'assiette du camp furent bientôt terminés; une dizaine de guerrier partirent en chasse, et quelques heures après deux quartiers de bison fraîchement tués se balançaient gaiement au-dessus d'un feu clair et pétillant.

"Au coucher du soleil, le Canadien adressa une fervente prière à son céleste patron et la fête commença; mais, avec sa générosité naturelle, l'émigrant défonça un petit baril d'eau-de-vie et le plaça debout devant ses amis les Indiens.

"Ceux-ci se précipitèrent à l'envi sur l'eau de feu et la burent à pleines gorgées. Dix minutes après, ils étaient tous ivres, tandis que seul, à l'écart, Griffe-d'Ours n'avait point goûté à l'eau de feu...

"Les Indiens, entonnant alors une mélopée nationale, se mirent à tourner autour du feu et bientôt leur danse chancelante t'anima, te changeant en une sarabande furieuse, au grand contentement des émigrants qui riaient à gorge déployée des contorsions burlesques de leurs amis les Peaux-Rouges.

"La raison complètement troublée par les vapeurs du whisky, excités en outre par la rapidité de la danse, par le rythme énervant de leur chant, les Indiens, pris de folie furieuse, oublièrent bientôt que les blancs qui les accompagnaient étaient leurs alliés... Tout à coup, brandissant leurs tomahawks, ils se ruèrent sur le squatter désarmé au milieu de sa famille.

"Griffe d'Ours suivait d'un oeil inquiet cette scène rapide dont il ne prévoyait que trop le dénouement. D'un bond furieux, il tomba devant les Peaux-Rouges affolés en poussant son cri de guerre. Mais que pouvait-il contre trente ennemis? Il tomba criblé de blessures... Sa chute fut le signal d'un massacre général, et bientôt ce vallon qui, quelques minutes auparavant, répercutait les cris joyeux d'un jour de fête, ne fut plus troublé que par les plaintes des blessés et les râles des mourants.

"Epuisés par leur oeuvre de destruction et ne trouvant plus d'ennemis à scalper devant eux, ivres, les Peaux-Rouges se couchèrent sur la terre sanglante et s'endormirent.

"Le lendemain, l'aube resplendissante les éveilla...