"Devant l'horrible spectacle qui les entourait, ils crurent d'abord que le camp avait été surpris et attaqué pendant leur sommeil; mais peu à peu leurs souvenirs revinrent et ils purent mesurer l'étendue de leur crime. Des Hurons avaient tué leur chef Iroquois!

"Tout honteux d'un pareil attentat contre la foi jurée, ils s'empressèrent d'effacer toute trace de la catastrophe et d'ensevelir les victimes, posant sur chaque fosse un fragment de rocher, afin de mettre les cadavres à l'abri des animaux de proie; mais vainement ils cherchèrent le corps de leur chef: Griffe-d'Ours avait disparu.

"Ce travail les occupa tout le jour; puis, à la tombée de la nuit, ils quittèrent ces lieux funèbres et regagnèrent leur tribu. Pour expliquer la disparition de leur chef, ils affirmèrent que Griffe-d'Ours s'était noyé en traversant le fleuve, et que son corps, emporté par la rapidité du courant, n'avait pu être retrouvé.

"En effet, Griffe-d'Ours ne reparut jamais.

"Mais à dater de cette époque, à tous les renouvellements de la lune, un guerrier de la bande des Hurons assassins disparaissait subitement. Le lendemain ses frères le retrouvaient gisant, le crâne ouvert, au milieu du vallon témoin du massacre du Canadien et de sa famille.

"Ces meurtres périodiques et mystérieux se renouvelèrent trente fois et ne cessèrent que quand toute la bande de Griffe-d'Ours eut disparu.

"Les Hurons donnèrent le nom de Champ-Rouge à ce vallon fatal à ceux de leur race, et peu à peu il devint pour eux l'objet d'une mystérieuse terreur. Ils le croient encore hanté par une puissance malfaisante, qu'ils espèrent fléchir en apportant une pierre et l'ajoutant au monceau qui couvre les cadavres. Cette crainte s'est transmise de génération en génération, et, au moment où commence notre histoire, pas un Indien, quelle que fût sa bravoure, n'eût osé s'aventurer seul dans ces lieux funestes."


Par une belle après-midi de juillet, la solitude habituelle du Champ-Rouge était animée par la présence de deux hommes assis sur l'amas de pierres composant le monument funèbre des Canadiens massacrés.

Ces deux hommes formaient entre eux le plus singulier contraste. L'un, jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avait une figure ouverte et franche, des yeux vifs, mais souvent rêveurs et mélancoliques. Une fine moustache noire, relevée galamment aux deux bouts, ombrageait sa lèvre supérieure, tandis que des cheveux de la même couleur, s'échappant de son feutre à larges bords, ruisselaient en boucles ondoyantes jusque sur ses épaules: admirable trophée de guerre pour orner le wigwam d'un Peau-Rouge.