Son costume était semblable à celui qu'ont adopté quelques chasseurs européens. Il se composait d'un feutre à larges bords surmonté d'une plume d'aigle, d'une tunique lâche serrée à la taille par une ceinture, d'un pantalon flottant s'arrêtant un peu au dessous du genou, tandis que des guêtres en cuir protégeaient le bas des jambes. Une carabine à deux canons superposés passée en bandoulière sur son épaule, une paire de revolvers américains et un long couteau de chasse armorié pendu à sa ceinture complétaient son accoutrement.

Cet homme était le marquis Raoul de Valvert, dont les salons parisiens commentaient depuis dix-huit mois la subite disparition.

Son compagnon, nègre du plus beau noir et de la plus belle venue, était remarquable par une haute taille et de larges épaules qui annonçaient une force musculaire peu commune. Rien de plus imposant et en même temps de plus burlesque que son accoutrement, exclusivement composé d'un pantalon de toile et d'une peau de bison; mais cette peau de bison mérite une mention particulière. Le nègre l'avait fixée à sa personne en attachant à son cou les pattes de devant et à sa ceinture les pattes de derrière; puis de la tête de l'animal il s'était fait une sorte de casque flanqué des deux cornes en croissant, au milieu desquelles il avait planté trois longues plumes de dindon sauvage. Ainsi placée, cette peau était nécessairement trop grande et trop ample; aussi, lorsque son propriétaire marchait, la queue du bison traînait et balayait le sol à deux pas en arrière, et si par hasard la bise venait à souffler, ce singulier vêtement se gonflait, s'arrondissait, et le nègre ressemblait à un mât de navire garni de sa voile, se balançant sous les efforts du vent.

Les armes de notre personnage n'étaient pas moins originales que son vêtement. Elles consistaient en une énorme hache de bûcheron, au tranchant brillant et dont le manche était passé entre les pattes du bison autour de ses reins; en face de cette hache, sur l'autre flanc, pendait un large et long machete ou bowie-knife. A la main, le nègre brandissait une branche de chêne noir, garnie de noeuds aigus et taillée en forme de massue, et, à en juger par la désinvolture avec laquelle l'hercule africain maniait cette badine d'une nouvelle espèce, on comprenait qu'elle devait avoir pour un ennemi la pesanteur irrésistible d'une montagne.

Par quel concours de circonstances l'élégant marquis de Valvert avait-il quitté l'asphalte du boulevard pour venir s'enterrer vivant dans ces déserts sauvages? C'est ce que l'avenir nous apprendra peut-être. En attendant, pour se remettre des fatigues d'une longue marche et reprendre des forces, les deux compagnons déjeunaient avec un appétit de voyageurs.

--Brrr! dit tout à coup Raoul en jetant un regard circulaire autour de lui, ces lieux ont un aspect sinistre. Qu'en dis tu, Thémistocle?

--Pauvre nègre n'a jamais rien vu d'aussi épouvantable; en pénétrant ici, il a pâli de frayeur.

--Vraiment, on ne le dirait pas, fit Raoul en riant.

--Riez, maître riez; mais, si vous m'en croyez, nous serons prudents et nous partirons sans retard.

--Pourquoi cela? Ce lieu a un cachet d'horreur, c'est vrai, mais il ne manque pas d'une certaine beauté. Vois ces montagnes aux flancs décharnés qui s'étagent devant nous; ne dirait-on pas des degrés taillés par les Titans pour escalader le ciel! Vois ce ruisseau aux flots troublés qui coule à nos pieds et va se perdre là-bas dans les sables, comme s'il se trouvait honteux d'étaler sous l'azur du firmament ses flots souillés par le limon. Vois ces rochers qui se dressent autour de nous comme des sentinelles..