En ce moment, le village indien offrait l'image la plus parfaite du calme et du bien-être que procure la paix.
Le jour commençait à pâlir: le soleil descendait lentement à l'horizon, et ses derniers rayons, enflammant les nuages et colorant leurs bords de lueurs rousses, attachaient des teintes lumineuses à la cime des arbres et aux toits aigus des wigwams. De la plaine silencieuse, où déjà s'étendaient les premières ombres, montait une brume légère dont les ondes demi-transparentes semblaient les plis interposés d'une gaze, tandis que les oiseaux se hâtaient en criant vers le gîte de la nuit. Sur la place du village se tenaient femmes, les vieillards et les jeunes hommes qui n'avaient pu accompagner les chasseurs. Les plus vieux guerriers, groupés près des tentes, parlaient de leurs hauts faits de chasse ou de guerre, tout en aspirant la fumée de leur pipe. Les plus jeunes préparaient des armes, polissant des pointes de flèches et de lances, aiguisant le tranchant des haches ou taillant les peaux de bison pour en faire des vêtements. Les femmes tressaient les joncs en nattes ou préparaient la nourriture, tout en surveillant leurs enfants qui complètement nus, jouaient, criaient se poursuivaient et se roulaient dans la poussière.
Sur le seuil de la demeure du chef, deux femmes étaient assises. L'une offrait les signes de cette vieillesse précoce qui atteint les femmes indiennes, esclaves autant que compagnes, bêtes de somme autant qu'épouses. L'autre était une jeune fille d'une merveilleuse beauté. Son costume se distinguait par son luxe de celui des autres jeunes filles du village. Use composait d'une tunique de laine blanche à grandes raies rouges serrée à la taille par une ceinture de coquillages et laissant à nu les épaules et les bras, d'une sorte de jupe s'arrêtant un peu au-dessous du genou et entièrement formée de plumes entremêlées et nuancées avec un art et une patience admirables. Ses pieds étaient revenus de mocassins en cuir, retenus par des bandelettes incrustées de coquillages comme la ceinture et s'entrecroisant jusqu'au milieu de la jambe.
Quelques plumes implantées parmi les longues tresses d'ébène de sa chevelure et formant diadème autour du front complétaient l'habillement de la jeune Indienne.
Ces deux femmes, auxquelles les habitants du village témoignaient le plus grand respect, étaient l'Abeille et Fleur-de-Printemps, femme et fille de la Flèche-Noire.
--Qu'a donc ma fille? dit tout à coup l'Abeille en attirant Fleur-de-Printemps vers elle; son front est triste et songeur.
--Fleur-de-Printemps pense à son père, répondit la jeune fille, et son coeur est vaincu par la tristesse. Quand reviendra le sachem?
--La Flèche-Noire est un chef puissant, reprit orgueilleusement l'Abeille; sa présence m'inonde de lumière, mais je suis fière de son absence en pensant aux exploits qu'il accomplit à cette heure avec ses jeunes gens au bord des lacs.
--Le désert est plein d'ennemis des Yakangs; ma mère ne le sait-elle pas?
--L'Abeille le sait; mais nul guerrier ne sera hardi pour braver un chef aussi redoutable que la Flèche-Noire. Que ma fille ne soit plus triste: dans deux jours, son père sera revenu.