Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous se mettent à l'oeuvre. En un clin d'oeil, par les ordres du sorcier, une vingtaine de wigwams des guerriers absents sont renversés et leurs débris servent à former un solide retranche autour de la loge de la médecine. Les hommes les plus jeunes de la tribu s'échelonnent en avant de cette espèce de barricade avec mission d'en défendre l'approche. Si l'ennemi parvient à franchir cet obstacle, il viendra se heurter, au pied même du retranchement, contre le reste des hommes valides placés en réserve. Enfin les vieillards et ceux que les graves blessures reçues à la guerre ont rendus impropres au service des armes forment le dernier corps, barrière, hélas! bien faible si l'ennemi parvient à franchir les deux autres. Dans la loge de la médecine, le sorcier fait entrer les femmes et les enfants des principaux chefs; mais nulle prière ne peut décider l'Abeille à suivre l'exemple de ses compagnes.
--L'Abeille est forte et courageuse, dit l'Indienne; elle est la femme d'un chef, elle se défendra!
Et, brandissant une hache de guerre de son époux, elle va se placer au premier rang des guerriers.
--Hommes vaillants, dit alors le sorcier, que chacun de vous fasse son devoir et qu'il montre aux brigands des prairies que les Yakangs ne sont pas des chiens craintifs!... Souvenez-vous que le brave frappé sur le sentier de la guerre est conduit par le Grand-Esprit dans les prairies bienheureuses, où il pourra chasser le bison pendant des milliers de lunes.
Le discours du sorcier fut brusquement interrompu par un craquement de mauvaise augure, suivi d'une formidable clameur. La palissade servant de rempart s'était brisée sous les efforts répétés des Enfants perdus faisant irruption et poussant leur cri de guerre bien connu des Indiens.
La première attaque des assaillants ne fut pas heureuse. Les Yakangs placés en avant du retranchement, comprenant que le salut de la tribu reposait sur leur courage seul, attendirent de pied ferme le choc de leurs ennemis. Droits, immobiles comme des statues de bronze, l'arc bandé, ils les laissent s'approcher; puis, quand ils ne sont plus qu'à quelques pas, ils font pleuvoir sur eux une grêle de flèches qui forcent les ennemis à reculer en désordre.
Trois fois les Enfants perdus reviennent à la charge; trois fois ils se voient forcés de reculer devant ces ennemis impassibles et inébranlables.
L'Oeil-Sanglant, les traits enflammés par la colère, rallie de nouveau ses compagnons.
--Lâches, dit-il d'une voix tonnante, vous n'êtes pas des guerriers! Les femmes et les vieillards des Yakangs devraient laisser leurs armes et vous chasser à coups de fouet comme des chiens peureux.
--Oach! dit un guerrier, mon père est sévère pour ses enfants. Ses enfants vont lui prouver qu'il a tort.