--Pouvais-je laisser massacrer mes fils les Yakangs, tandis qu'ils s'endormaient dans une sécurité trompeuse? Non! Rapide comme l'éclair, je volai au secours de mes fils menacés. En route, je trouvai deux visages pâles qui marchaient au même but. Ces amis, vous les connaissez, les voilà.
En disant ces mots, Thémistocle saisit dans chaque main le Marcheur et Raoul stupéfaits, et les soulevant par leur ceinture de chasse, les tint suspendus en l'air, à bout de bras, pendant quelques instants.
Les Indiens poussèrent une immense clameur d'admiration. Jamais ils n'avaient assisté à un pareil trait de vigueur corporelle. Evidemment l'être capable d'un tel effort était bien un être surnaturel.
--Guerriers, continua Thémistocle, vous savez le reste. Conduit par mon père, le Maître de la vie, j'eus le bonheur d'arriver à temps, au moment où les Yakangs, malgré leur courage indomptable, allaient succomber sous le nombre. Ma vue suffit à chasser les chiens peureux. Hélas! l'un des visages pâles gisait sur la terre, baigné dans son sang. Guerriers, votre coeur est bon et reconnaissant; le Marcheur est déjà votre frère; n'est-il pas juste que son ami le devienne aussi?
--Oui, oui! crièrent les guerriers.
Les Yakangs sont reconnaissants, dit la Flèche-Noire; ils obéiront aux désirs du démon du Champ-Rouge: le visage pâle deviendra notre frère.
--Hourra! cria le trappeur en jetant en l'air son bonnet de peau de raton, hourra, Thémistocle! vous êtes grand comme le monde! Souffrez que je vous embrasse.
Et, sans attendre la réponse, le trappeur pressa le nègre dans ses bras. Celui-ci le repoussa doucement et, se retournant vers la foule:
--Guerriers, continua-t il après s'être recueilli pendant quelques instants, le Maître de la vie est content; il m'ordonne de rester au milieu de vous avec mes amis les visages pâles. J'obéirai à ses ordres, je chasserai le bison avec vous et combattrai vos ennemis. Réjouissez-vous, guerriers! un jour viendra où la grande race des Yakangs s'étendra sur la prairie comme l'eau du fleuve qui déborde.
Une explosion de cris enthousiastes et d'applaudissements frénétiques accueillit cette prophétie de bon augure; puis Thémistocle, descendant de l'estrade, fut entouré par les Indiens, qui, n'en ayant plus peur, s'approchaient de lui pour le toucher. Quelques-uns même des plus hardis coupaient avec leur couteau à scalper des morceaux de sa peau de bison et les emportaient comme des talismans. Sans l'intervention de la Flèche-Noire, Thémistocle eût été bientôt dépouillé du vêtement qui faisait sa gloire et son orgueil.