--Mon père a bien vu, dit-il enfin. Ce nuage a couvé le nid du tonnerre, et bientôt il s'étendra sur toute la surface de la terre. Que mes fils cherchent un abri et prient le Grand-Esprit de les protéger, car bientôt les éléments seront en guerre.

Ce conseil fut immédiatement suivi et la petite troupe, se réfugiant sous un amas de roches qui garnissaient le pied de la colline, s'installa de son mieux pour résister à la violence de l'orage qui menaçait.

La nature elle-même semblait avoir conscience du danger. Le silence qui planait sur la prairie redoubla, l'air devint immobile. On eût dit que la terre recueillait ses forces ou sommeillait.

Le nuage signalé par le sorcier montait rapidement et bientôt il enveloppait l'horizon, étendant sur le ciel son réseau noir, doré de place en place par les rayons du soleil déjà pâlissants. La même temps, une vaste nappe brune partant de la terre allait se joindre à lui, semblable à une immense colonne de fumée marchant d'une seule pièce sur la plaine.

Tout à coup, sans qu'un souffle d'air se fit sentir, les feuillages s'agitèrent, les hautes herbes penchèrent leurs tiges flexibles avec un bruit plaintif; un sourd gémissement sortit des flancs de la colline. C'était la réponse de la terre au défi que lui jetait l'ouragan.

--Attention, mes amis! cria le trappeur; tenez-vous bien: le branle-bas va commencer...

Un sourd grondement répondit à ces paroles, puis un immense éclair sillonna l'horizon, déchirant les flancs du nuage de ses zigzags de feu.

Ce bruit sembla un signal. Le vent, captif jusque-là, s'éleva tout à coup, étendant sur la campagne ses tourbillons irrésistibles. Incapables de lutter contre son étreinte, les arbres séculaires gémissaient au loin, puis brisés, déracinés, ils s'abattaient avec le fracas d'une bataille.

Des fragments de rochers roulaient sur les flancs de la colline, poussés par une force irrésistible. Les herbes de la prairie brisées, hachées comme par la faucille du moissonneur, s'éparpillaient dans l'air et semblaient pour l'oeil le contour des tourbillons.

En même temps, la pluie,--une pluie drue, épaisse, à larges gouttes,--tombant par torrents, interceptait la vue et plongeait la campagne dans une complète obscurité; les pierres, les armes des Indiens et celles du trappeur, chargés d'électricité, crépitaient entre leurs mains. Raoul considérait avec épouvante ce cataclysme qui menaçait de bouleverser la terre, et les Yakangs eux-mêmes habitués qu'ils fussent à de semblables spectacles, conjuraient intérieurement le Grand-Esprit de les tirer de ce danger imminent.