Bien différentes sont les côtes de celles de Terre-Neuve. Au lieu d'escarpements, ce sont ici des terrains plats se relevant doucement pour encadrer la baie de leurs ondulations boisées. Elles n'offrent point d'abri contre le vent, et le vaste espace qu'elles entourent ne saurait servir de mouillage à aucun navire. Au bout d'une demi-heure nous longeons à tribord un îlot fortifié dont le tapis vert jette une note gaie au milieu de l'eau, grise comme le ciel. Sur la hauteur, à gauche, se dresse la citadelle. Le sémaphore s'y élève et, de ses longs bras, nous signale au port. Nous répondons par deux coups de canon successifs et commençons à défiler devant la ville, située à bâbord. Nous la passons presque tout entière en revue, et ses monuments, qu'elle nous présente tour à tour, nous font bonne impression.

Enfin nous accostons, et le débarquement de nos bagages commence aussitôt. Du quai ils vont directement à la douane qui est en face. Une valise et deux malles, en voilà assez pour exciter les soupçons de l'employé, qui me demande si j'ai une «lady» avec moi. Et, sur ma réponse négative, il me fait ouvrir une de mes caisses dont il se contente, du reste, de me voir soulever le couvercle.

Une vieille calèche attelée de deux chevaux blancs me dépose bientôt à l'Halifax-Hotel. C'est un vaste et bel établissement qu'on m'avait recommandé et que je conseille aussi à ceux de mes lecteurs qui auraient la velléité d'aller faire un tour en Nouvelle-Écosse.

Par bonheur, je connaissais un charmant ménage dans cette ville: un docteur et sa femme, celle-ci d'une des meilleures et des plus agréables familles de Saint-Jean. J'allai les voir entre le déjeuner et le luncheon, et comme c'était dimanche et l'heure de la messe, je les accompagnai à la cathédrale catholique. C'est un assez bel édifice de style gothique. Je ne puis, hélas! faire le même éloge de la musique que j'y ai entendue.

Après la messe, on m'a fort gracieusement retenu pour luncher, et j'ai mangé, pour la première fois, de ces perdrix américaines qui perchent dans les sapins, et dont la chair succulente est blanche comme celle du faisan.

La ville, que j'ai parcourue ensuite, m'a semblé une grande capitale en comparaison de Saint-Jean. Des rues pavées, avec de vrais trottoirs, alignées entre de belles maisons ou édifices publics en pierres de taille; des avenues plantées de vieux beaux arbres, et bordées de jolis hôtels. Et encore, ce jour-là, je ne pouvais pas juger de tout, les boutiques étant fermées et les gens restant chez eux pour sanctifier le dimanche.

Aussi je pris le parti de passer le temps à faire ma correspondance et d'attendre le lendemain pour commencer mes explorations à travers la cité.

La gare eut ma première visite. C'est une construction qui, à l'extérieur, a des allures de palais, et dont l'intérieur n'est qu'un grand hangar où tout le monde pénètre librement. Quant aux bagages, l'enregistrement en est aisé et pas cher: on attache à votre malle un numéro dont on vous donne le double, absolument comme aux vestiaires de nos théâtres. Et cela ne vous coûte que la peine d'emporter avec vous autant de numéros que vous avez de colis.

En quittant la gare, j'aperçus dans le port l'escadre anglaise. Il y avait là le Northampton, portant le pavillon de l'amiral sir J. E. Commerell, V. C. K. C. B., et dont les lourdes murailles cuirassées semblaient bâties sur des assises reposant au fond de la mer. Je l'avais vu quelques semaines auparavant à Terre-Neuve, ainsi que tous les autres vaisseaux de la station et le Canada, à bord duquel le prince George, le fils du prince de Galles, était midship. À Saint-Jean, on avait donné pour lui un bal où j'avais eu l'honneur de lui être présenté et de causer avec lui en français.

Je traverse le jardin public, qui est fort bien entretenu, et j'escalade les fortifications jusqu'aux pieds du sémaphore.