En dépit de sa haute dignité, Williams tient boutique d'épiceries et autres marchandises. On entre dans le magasin et, de là, on pénètre dans deux vastes pièces, dont la première sert de salle à manger et la seconde de salon.
Dans l'une, je contemple avec admiration une sorte de monument, avec des lions en sautoirs, fait de perles de toutes couleurs. Les Indiens excellent dans ce genre de travail, et j'ai sous les yeux un véritable chef-d'oeuvre, puisque c'est un premier prix d'une exposition que mon ami de Montréal avait organisée dans le village.
Mais dans l'autre, oh! spectacle horrible! contre le mur, au fond—hélas! non, ce ne sont ni chevelures scalpées, ni dépouilles diverses de chrétiens!—un piano, et pour comble un piano carré, étale son ventre affreux, crevant de civilisation!
Heureusement la femme du chef ne sait absolument que l'iroquois, et je la regarde pour me consoler.
Cependant, notre présence étant signalée, la compagnie s'empresse pour nous voir. C'est d'abord la fille du grand chef. Elle n'a que quatorze ans, mais est déjà très-posée, très-sérieuse; une vraie demoiselle. (C'est désolant; mais j'ai beau chercher, je ne puis trouver une autre épithète qui lui convienne!) Celle-là parle anglais mieux que moi et français presque aussi bien! Entrent plusieurs hommes: tous savent ces deux terribles langues.
Enfin, mademoiselle se met au piano et nous joue des valses que je reconnais aussitôt pour les avoir entendues aux Bouffes ou aux Nouveautés.
Je boudais complétement, lorsqu'on me demanda de faire, à mon tour, de la musique. Je les contentai, et, comme on m'accablait de compliments hyperboliques, j'en profitai pour leur demander des chansons iroquoises.
Ils en savaient!
Les uns chantèrent en choeur, les autres seuls; je les accompagnais au hasard, m'évertuant à tirer de mon instrument les accords les plus sauvages,—et j'y réussissais.
Je fermais les yeux, cherchant à oublier toute civilisation, et j'écoutais avec délices la mélodie indienne se déroulant sur des mots doux et harmonieux comme un souffle de brise à travers les lianes.