De temps en temps, nous nous rapprochions du Saint-Laurent, et on l'apercevait, entre les massifs de tuyas, toujours immense avec ses îles hautes et basses, grandes et petites, semblables aux navires de tous rangs d'une puissante flotte.—Il y a un endroit qu'on appelle les Mille-Îles (Thousand-Islands), et où il y en a bien plus que le nom ne l'indique[11]. Les unes ne sont qu'un simple rocher; les autres sont vastes et couvertes de bois où l'on tire des lapins. C'est un peu avant d'arriver à Kingstone. Dans cette ville, située sur le lac Ontario, à la sortie du fleuve, est concentrée la principale force militaire du Dominion. Bâtie, en 1783, sur l'emplacement du fort français de Frontenac, Kingstone était, avant Ottawa, la capitale du Canada, et c'est encore une place forte.

Il était minuit lorsque j'arrivai à Toronto, au Queen's hotel.

Fondée en 1793, Toronto est la plus grande ville de l'Ontario et renferme 80,000 habitants.

Elle est située au bord du lac, sur la rive nord et vers son extrémité ouest.

Le lendemain matin, je n'eus rien de plus pressé que d'aller prendre un billet pour le Niagara. On me le donna même pour jusqu'à New-York et pour un temps illimité.

Les chemins de fer sont commodes et bon marché, en Amérique; les bagages, jusqu'à 100 kilos, sont transportés gratis. Mais sous le rapport de l'exactitude, il y a terriblement à redire. À Québec, nous étions arrivés deux heures et demie en retard, et l'on m'avait dit: «Oh! vous verrez, quand vous irez à Toronto! Le Grand-Trunk Railway n'est pas comme l'Intercolonial; il part et arrive à la minute dite.» Or hier soir, en me guidant vers l'omnibus du Queen's hotel, la première parole du conducteur est celle-ci: «Deux heures et demie de retard: c'est tous les soirs la même chose!»

Après avoir fait enregistrer mes bagages pour la Cataracte, je commençai mon inspection de la ville, où je ne devais rester que quelques heures.

J'entrai d'abord dans le Zoological Garden. C'est une suite de vieilles baraques malpropres, et dans lesquelles s'avachissent un certain nombre de fauves et d'oiseaux, les mêmes que dans toutes les ménageries. Il y a pourtant un magnifique ours de Russie, qu'on n'a pas oublié de nommer Pierre le Grand.

La ville est bien bâtie; les rues sont droites et larges; il y a beaucoup de très-belles maisons et, tout le long de King's street, de jolies boutiques. J'ai remarqué nombre d'églises ayant grande apparence. Mais elles étaient presque toutes fermées, excepté une seule, la cathédrale catholique, style gothique et toute peinte à l'intérieur. C'est du reste le genre d'églises que l'on retrouve partout en Canada.

Quant au lac Ontario, la ville étant sur un terrain plat, on ne le voit de nulle part, et j'aurais pu ne pas me douter de son voisinage, si je ne l'avais découvert de la fenêtre de ma chambre. Du reste, rien de bien remarquable. Les rives sont plates, et il étend à perte de vue ses eaux incolores qui tracent à l'horizon, comme une mer morte, une longue ligne toute droite et triste.