Dans une habitation que lui a donnée la cité de Toronto, c'est là que vit, sur une île, le célèbre Hanlan. Cet homme si remarquable, ce grand citoyen que la République a récompensé de bien-faits semblables à ceux qu'autrefois des héros recevaient de la patrie sauvée par eux, cet homme, quel est-il? qu'a-t-il fait?

Il y a quelques années à peine, il revenait à Toronto—retour d'Angleterre—et le peuple en délire s'attelait à la voiture du triomphateur pour traîner sa gloire unique. Dans un concours sur la Tamise, Hanlan le Grand avait battu les plus fameux canotiers du monde, même ceux de l'Australie! Et Athènes reconnaissante le consacrait illustre et lui donnait un temple.

Cet individu, qu'il faut entendre détailler par les connaisseurs,—car ils savent la longueur de chacun de ses muscles,—a amassé plus d'un million par des paris gagnés. L'heureuse proportion de ses membres, nous dit-on, lui permet d'imprimer à son bateau des mouvements d'une précision automatique telle, qu'aucun ne peut lutter avec lui.

Et enfin, Toronto a son grand homme!

J'étais trop pressé de contempler le magnifique spectacle de la Cataracte dont je me sentais si près, pour prolonger beaucoup mon séjour à Toronto. Du reste, rien d'intéressant ne m'y retenait plus. En Amérique il n'y a, pour un voyageur, que deux choses à observer: l'aspect de la contrée, et puis les moeurs, les affaires et la politique des peuples. On n'a pas, comme dans les pays où la civilisation est nombre de fois séculaire, les mille souvenirs et les mille restes de l'antiquité à rechercher.

Je partis donc dans la journée.

Le soir, j'arrivai à Niagara-Falls, à 6 heures 25,—l'heure portée sur l'indicateur! Il neigeait un peu: c'était la première neige de l'hiver, et le premier jour de novembre. Il faisait nuit noire. Quelques guimbardes attendaient dans l'ombre, leurs cochers jetant tous à la fois au touriste ahuri des noms d'hôtels. Ce n'est pas un mince embarras, lorsqu'on va à la Cataracte, que de décider dans quelle maison l'on descendra et si l'on choisira la rive canadienne ou l'américaine. D'autant plus qu'à cette époque, beaucoup d'hôtels sont fermés, la saison d'été étant finie, et celle d'hiver—pendant laquelle on va admirer les chutes en partie congelées—n'étant pas encore venue.

Fort heureusement, mes amis de Dorchester street avaient pensé à tout, et, suivant leur conseil, je descendis à Rosli's hotel, sur la rive canadienne. À mon tour, je ne saurais recommander trop vivement à qui ira là-bas, de frapper à la même porte. C'est moins un hôtel qu'une maison meublée, où l'on est sûr de l'honnêteté de son hôte et où l'on vous accueille de façon affable et polie.

M. Rosli,—un gros énorme Suisse,—est venu me recevoir fort civilement, m'a conduit dans ma chambre, puis m'a invité à prendre «le thé». Lorsque j'eus inscrit mon nom sur le registre et qu'il vit que j'étais Français, il me parla aussitôt dans ma langue. Il me tint compagnie à table et me servit d'excellents mets. On me l'avait, du reste, recommandé à Montréal en me disant: «He his a splendid cook and he will save your money»; c'est un excellent cuisinier, et qui vous empêchera d'être exploité.

En effet, de lui-même, il se chargea de tout arranger pour ma journée du lendemain et de régler pour moi avec le cocher.