Sur cette assurance, je montai tranquillement me coucher, un peu ému par la pensée que j'allais bientôt me trouver en face d'un des spectacles les plus magnifiques de la terre. J'étais à un demi-mille de la chute, et cependant, à travers les croisées fermées, j'en entendais le bourdonnement, semblable au bruit qu'aurait fait un barrage de rivière élevé au pied de la maison.
Le lendemain matin à 9 heures je montai en voiture pour commencer mon excursion.
—Quelquefois, pendant une de ces nuits où, dans le ciel noir, les étoiles brillent d'un éclat inaccoutumé, il m'est arrivé d'en fixer une, mais en concentrant sur elle toute la plénitude de mon attention. Je réunissais, pour ainsi dire, dans mon regard, tout ce qui vibrait en moi de vivant; je faisais un violent effort pour y faire filtrer toute ma pensée. Alors je ne voyais plus rien que cette étoile, toute seule dans le ciel. Peu à peu, elle perdait ses rayons, et il me semblait que je montais vers elle, à travers les espaces. Tout d'un coup, je me rendais véritablement compte de l'immense vide, infini. Je parcourais, jusqu'au bout, l'incommensurable distance qui me séparait d'elle, et pendant une seconde, je la voyais comme elle était, toute ronde et de toute sa grandeur, roulant son monde fabuleux dans le néant insondable.—Et ce n'était que l'éclair d'une apparition, qu'avec toute la puissance de ma volonté j'étais parvenu à faire jaillir, et qui s'éteignait brusquement, lorsqu'il n'y avait plus assez de force en moi. À première vue, je n'avais trouvé l'étoile que jolie; tandis qu'ensuite elle m'était apparue telle qu'elle était: effrayante.
Je demande pardon au lecteur de cette digression; mais, d'aucune manière, je ne pouvais mieux lui faire comprendre le genre de déception qu'on éprouve à la première apparition des chutes du Niagara. Ce n'est pas ce que l'on avait rêvé, et cela, pour la raison, précisément, que notre esprit est trop étroit pour s'imaginer des merveilles qu'il n'a pas vues, autrement que comme des monstruosités. En arrivant, on est surpris de ce que ce n'est pas plus haut, de ce que ce n'est pas plus large, et surtout de ce qu'on n'est pas saisi par l'immensité. Et pourtant, c'est vraiment haut, c'est vraiment large, et nos yeux le voient tel quel; mais notre esprit ne peut le comprendre parce qu'il n'est pas réglé à la mesure de telles conceptions. Il faut lui donner le temps de se mettre au point, et de voir enfin à cette lumière qui l'éblouit. Pour bien faire, on devrait s'en aller et ne revenir qu'un mois après.—Car ce ne sont pas mes seules impressions que je rapporte ici, mais celles de tous ceux qui ont été au Niagara et qui, déçus une première fois, ont éprouvé l'émerveillement lorsqu'ils l'ont revu. Beaucoup de personnes, du reste, m'avaient averti du désenchantement qui m'attendait; mais j'y croyais peu.
Je ne m'arrêtai donc point stupéfait, lorsque soudain j'aperçus la Cataracte, ni lorsque je descendis de voiture au bord de la Chute Canadienne avec la Chute Américaine en face de moi. Et pourtant, c'était un fleuve immense qui se précipitait là, d'un seul bond, s'écroulant avec fracas d'une hauteur de cent soixante pieds et sur une étendue de plus de deux mille! Et j'avais lu qu'il passait là, chaque seconde, vingt-huit mille tonnes d'eau!
Je continuai ma route. Je voulais tout voir et acheter à tout prix la délicieuse émotion que me procurerait l'intelligence d'un si grand spectacle.
Parti par un temps couvert et maussade, je suis assez heureux pour être bientôt favorisé de la présence du soleil. Je monte dans l'Observatoire, d'où l'on voit le Niagara tomber de la Chute Canadienne, à laquelle sa forme circulaire a valu le nom de Horseshoe Falls (Chutes du fer à cheval), je revêts le costume goudronné des matelots pour descendre dans le précipice, et là, collé aux parois ruisselantes du rocher, je vois passer le déluge sur ma tête et j'entends gronder le tonnerre à mes pieds. Sauvé des éléments, je pénètre dans des boutiques, où je deviens la proie de jolies filles, qui me vident mes poches pour les remplir de bagatelles. Je m'arrête au «Burning spring», où, dans un puits, l'eau brûle avec des flammes d'enfer;—aux Trois Iles Soeurs (Three sisters' Islands), où de grands arbres secouent leurs crinières de lianes au-dessus des rapides qui bouillonnent impétueux, en amont de la cataracte. Je passe dans l'île des Chèvres (Goats' Island), dont les rochers s'amoncellent entre les Horseshoe Falls d'un côté, et de l'autre les chutes américaines, d'où l'eau se précipite d'un seul jet, en ligne droite. Je descends jusqu'aux pieds de l'île, où je suis inondé d'une poussière humide et où il commence à me paraître que l'eau tombe bien fort et de bien haut. Enfin, je quitte les États-Unis pour rentrer en Canada et je traverse le Niagara en aval des Chutes, sur un pont en fil de fer, qui a plus de douze cents pieds de longueur et qui est suspendu à plus de deux cent cinquante au-dessus du fleuve. Celui-ci, à peine a-t-il fait sa chute, coule paisible et limpide dans les profondeurs de son lit bordé d'escarpements.
Il me reste quelque chose de plus à visiter: ce sont ces terribles rapides de Whirpool où l'infortuné capitaine Wabb a trouvé la mort. Ils sont à trois milles en-dessous des chutes. Là, on est tout de suite saisi d'effroi à l'aspect de ce torrent qui brise ses flots de tous les côtés, perpétuellement: le Saint-Laurent tout entier passe par là!
J'avais tout vu et je rentrai pour me recueillir et prendre quelques notes. Le soir à huit heures, je devais partir pour New-York; mais je voulus auparavant revoir la Cataracte, et j'y allais à pied vers la fin du jour. Au lieu de suivre mon premier itinéraire et d'arriver au niveau même du sommet de la chute, je pris un chemin qui descendait jusqu'au fond du ravin où coule le Niagara.
J'arrivai jusqu'au bord de l'eau, attendant d'y être pour regarder. Alors, fermant l'horizon, la cataracte, avec ses deux chutes, m'apparut dans toute sa sublime magnificence. Je me rendis compte de ses proportions colossales; je ne pouvais revenir d'avoir d'abord été déçu. Je compris enfin cette merveille qui n'avait cessé de s'étaler devant moi et que, malgré tout, j'avais eu tant de peine à découvrir.