Il est vrai que je suis très en retard sur mon siècle, puisque je ne suis pas wagnérien, et c'est justement Lohengrin que j'ai vu jouer au Métropolitain. Et Lohengrin chanté par il signor Campanini, tandis que Nilsson faisait Elsa. En vérité, pour être excellents chanteurs, ces deux artistes n'en sont pas moins de médiocres comédiens. Et puis, on sent que tous les deux ont la voix usée. Du reste, il est bien rare d'en conserver aussi longtemps la fraîcheur que la Patti. Aussi, mon principal grief est-il que, plusieurs fois, le chef d'orchestre a été obligé d'interpeller à haute voix soit les choeurs, soit l'orchestre. Cela m'a horriblement choqué. Ah! par exemple, je ne connais aucun théâtre où l'on soit aussi confortablement assis que dans celui-là. Sans doute qu'il a été spécialement construit pour entendre du Wagner et qu'on a pris ses précautions en conséquence. On peut très-bien dormir dans son fauteuil sans gêner le voisin[13].
Si, aux noms de ces acteurs illustres, j'ajoute ceux de Capoul, qui chantait aussi au Métropolitain, et de Irving, le grand tragédien anglais, que j'ai applaudi dans le Marchand de Venise, on avouera que j'avais raison de dire que les plus célèbres artistes du monde entier se font entendre chaque hiver dans l'Empire City.
Pour peu que je continue sur ce chapitre, on croira qu'il n'y a absolument que les théâtres à voir à New-York. En ce cas, courageux lecteur, il ne serait peut-être pas inopportun de m'accompagner dans la promenade que je fis avec mon ami, possesseur du vase de Sèvres.
Le but de notre course était une visite à Brooklyn, chez ses grands-parents. Nous nous arrêtâmes d'abord à la poste. Suivant la coutume américaine, chacun a sa boîte avec sa clef, de sorte qu'il prend ou fait prendre sa correspondance quand bon lui semble. Il y a aussi des facteurs pour ceux qui n'ont pas de boîtes. Mais on préfère généralement l'autre système, le service postal étant mal fait.
Naturellement, la politique en est la cause. Car, aux États-Unis, plus encore peut-être que dans toute autre République, chaque nouveau député gratifie ses amis des places qu'occupaient auparavant les protégés de son prédécesseur. De telle sorte, il est difficile d'avoir des employés connaissant leur affaire. Quand ils sont en place, ils savent qu'ils tiendront autant que le protecteur, et le reste leur est bien égal.
La politique est encore plus puissante en Amérique qu'en France. Les jours d'élections sont jours de fête: on ferme les boutiques; on suspend les affaires, et, quand on a voté, on passe le reste du temps à s'amuser.
Bien que je n'aie pas envie de me lancer dans une longue dissertation à ce sujet, je ne puis m'empêcher de dire un mot sur les partis aux États-Unis. Il y en a deux principaux: celui des démocrates et celui des républicains. Tandis que ces derniers cherchent à centraliser à outrance et veulent une République dont le siége principal soit à Washington, les autres ont au contraire pour programme d'augmenter l'indépendance des États. Ils demandent aussi qu'on ne se serve plus que de monnaies d'or et d'argent, tandis qu'on ne fait pour ainsi dire usage que de papier. Les bank-notes de un à cinq dollars sont la monnaie courante.
Tout en causant et dépouillant notre courrier, nous arrivons bientôt au fameux pont suspendu de Brooklyn, sur lequel nous allons passer. Quoique très-sceptique à l'égard de la huitième merveille du monde,—il y a tant d'endroits où l'on vous la montre,—je serais tenté de dire que je l'ai trouvée ici, et que c'est le pont de Brooklyn. La description en est impossible. Tout ce que j'en ai lu ou entendu dire ne donne pas la moindre idée de ce que c'est. Un dessin, une photographie ne font pas mieux comprendre. Il faut être dessus; voir en bas les hautes maisons aplaties; les navires qui passent en dessous de vous; les énormes câbles en fer qui soutiennent le pont; les deux routes pour les voitures qui courent de chaque côté, le long du parapet; les deux lignes de chemins de fer longeant intérieurement chacune des routes; et ces deux chemins de fer, séparés à leur tour par un espace de la même largeur, où passent les fils télégraphiques et téléphoniques qui relient New-York à Brooklyn. Enfin, occupant également le centre du pont et suspendu au-dessus de la voie électrique, le chemin pour les piétons. Les trains ne marchent pas à la vapeur, mais par une chaîne, le pont étant en dos d'âne. Le soir, tout est éclairé à la lumière électrique. Bref, c'est un prodige de science et d'art devant lequel on tombe en admiration. Ce n'est pas un pont, c'est un monument, et je n'hésite pas à dire que c'est le plus beau de New-York.
Après un trajet de six minutes en wagon, on débarque de l'autre côté dans une grande ville de province peuplée de 500,000 habitants. Ce n'est plus New-York, la capitale, l' «Empire City». On n'y trouve pas ces vastes hôtels semblables à des villes; ni des foyers de lumière électrique pour éclairer les squares et les rues; ni même d' «elevator railways» transportant les voyageurs d'un bout à l'autre de New-York dans les airs, pour dix cents. Il est vrai qu'il est question d'en établir une ligne.
Mais pour être moins bruyant, ce séjour n'en est que plus agréable. D'abord, la vie y est de vingt-cinq à trente pour cent moins chère que de l'autre côté de l'eau. Puis, il y a un magnifique parc où les écureuils gris sautillent et rongent jusque sur les allées. Il y a un cimetière qu'on mène les touristes visiter pour son aspect pittoresque. Il y a aussi une belle route bordée d'arbres, de jardins et de villas, qu'on appelle Clinton avenue, et qui est comme le Passy de New-York. Beaucoup de gens riches vivent là retirés des affaires.