C'est dans Clinton avenue que demeurent les grands-parents de mon ami. Qu'ils sachent que j'ai été touché, quand on m'a présenté, de voir que je n'étais pas un étranger dans cette maison et que mon nom leur était bien connu.
Vers cinq heures, nous étions de retour chez mon ami, dans Park avenue,—une des plus belles de New-York.—Après dîner, nous allâmes un instant au Casino. La salle de style mauresque est de beaucoup la plus jolie de New-York. Quant au rideau, qui s'ouvre en se séparant par le milieu, il est en velours bleu et en soie chamarrée de broderie: je ne sais rien de plus somptueux en ce genre.
On joue des opérettes dans ce théâtre. Ce soir-là, qui était un dimanche, on donnait un concert. On est devenu moins strict là-bas que dans la vieille Albion. La salle était comble, et ces réunions dominicales, qui n'eussent pas été tolérées il y a quelques années, sont aujourd'hui très en faveur.
C'est ainsi que je passai l'avant-veille de mon départ. Il ne me restait plus rien d'intéressant à voir à New-York; aussi songeai-je à faire mes malles. Du reste, j'avais déjà arrêté ma cabine sur le Labrador, de la Compagnie Transatlantique, et j'avais pris mon billet pour jusqu'à Paris. Je voulais acheter quelques livres pour le voyage. Je m'arrêtai devant une librairie où se trouvaient les derniers romans parus à Paris. Qu'on juge de ma stupéfaction quand je vis qu'on vendait un dollar quarante-cinq cents (7 fr. 25) un volume de 3 fr. 50! Il en est ainsi de toutes les publications étrangères, et cela vient d'une taxation exagérée. Aussi beaucoup d'Américains réclament-ils à ce sujet, faisant observer que cela nuit considérablement au développement de l'instruction.
Enfin le 14 novembre arriva.
En quittant New-York, nous pûmes longtemps contempler le merveilleux aspect de la rade. De loin, le pont de Brooklyn est d'un effet magique. Je n'entrerai pas dans des détails de description: tout le monde sait que ce lieu passe pour un des plus beaux du monde, et à cela il est difficile de rien ajouter.
Pendant toute la traversée nous fûmes horriblement secoués par la houle; mais la seconde nuit, surtout, après notre départ, une tempête furieuse assaillit le navire. Grâce à sa solidité à toute épreuve et à la vaillance de notre commandant, nous en réchappâmes. Ce ne fut pas, hélas! sans payer un tribut à la mer. Au moment où l'on s'y attendait le moins, une lame prodigieuse s'éleva de l'avant, si haut qu'elle monta éteindre le feu du mât de misaine, et retombant sur le pont d'une seule masse, défonça la chambre du capitaine et renversa plusieurs marins, dont deux furent écrasés net. C'était la nuit, et le maître d'équipage se trouvait couché, n'étant pas de quart. À ce coup il bondit hors de son cadre, persuadé que le navire était coupé en deux. C'est du commandant lui-même que je tiens tous ces détails véridiques. Du reste, quand j'arrivai à Paris, le bruit de l'événement m'y avait précédé, et ceux qui avaient à bord des amis n'étaient pas très-rassurés sur leur destin.
Depuis dix-huit mois je n'avais pas vu la France, lorsque enfin, après avoir quitté le Havre par le train transatlantique, je débarquai bientôt gare Saint-Lazare. Dans la journée, faisant mon premier tour de boulevard, je rencontrai un des passagers du Labrador, et je m'écriai en lui tendant la main: Adieu, nouveau monde!—Paris est plus beau que tout ce que j'ai vu!
FIN.
PARIS