Ils savent qu'il y a entre eux une barrière infranchissable; ils sont certains de ne la jamais briser. Qu'ont-ils donc à craindre, et pourquoi s'interdire ce flirtage canonique?

Il n'y a que deux endroits où je n'ai pas rencontré le prêtre catholique: au skating-rink et au bal. Mais le théâtre ne lui est pas fermé.

Il y avait des prêtres, et l'évêque lui-même, à la représentation de Patience, donnée par des jeunes gens et jeunes filles de Saint-Jean. Possible n'y seraient-ils pas allés si la pièce eût été jouée par des cabotins: mais qu'est-ce que le nom des acteurs peut changer au principe? D'autant que Patience est une opérette qui a eu un immense succès à Londres et à New-York, et qui n'a rien de commun avec un mystère ou même avec une tragédie comme Polyeucte.

Peut-être le frottement des clergymen conduit-il les prêtres catholiques à ce laisser-aller, que je suis, je me hâte de le dire, loin de blâmer.

Ou peut-être est-ce tout simplement encore, là-bas, l'âge d'or pour les moeurs. Oui, c'est plutôt cela. Quand les fidèles ont la foi du charbonnier, les ministres peuvent, sans inconvénients, se mêler davantage à leur existence. À Terre-Neuve les hommes sont ignorants. Ils n'ont pas l'idée d'employer leur intelligence à penser; elle ne leur est bonne qu'à tenir leurs livres de commerce en partie double. Les femmes, qui lisent beaucoup, ont l'esprit plus cultivé. J'en connais bon nombre qui sont plus familières avec notre littérature que bien des jeunes filles françaises élevées au couvent. Mais les Anglaises sont poétiques entre toutes les femmes, et la plus sublime poésie, c'est la religion.

Aussi faut-il voir l'enthousiasme qui les transporte à l'église lorsqu'il s'agit de suivre une mission. Tant que durent ces pieux exercices, le sermon du Père A... ou celui du Père Z... sont le sujet de toutes les conversations. On a retenu leur discours par coeur; on se le répète les uns aux autres; on l'admire ensemble, autant comme morceau de littérature que comme parole divine.

Il a défendu de valser. Et au prochain bal, vous verrez toutes les jeunes filles catholiques demeurer sur leurs chaises, tandis que leurs amies protestantes tourneront avec d'autant plus d'entrain. Beaucoup resteront liées par leur promesse pendant toute la saison.

Il est vrai que flirter n'est point pécher, et qu'elles y trouvent une compensation.

Aussi les bons missionnaires, qui viennent sans doute à Saint-Jean pour leur propre édification, n'ayant rien d'autre à interdire à des âmes si parfaites, sont contraints de s'en prendre à l'innocent plaisir de valser.

Quant aux jeunes filles protestantes, je suppose qu'il n'y a point d'amusements dont leurs pasteurs les empêchent de jouir, puisqu'eux-mêmes ne se privent de rien.