Le pire est que cet animal se défend quand on l'attaque. Il est même plus méchant que cela, et se fait agresseur pour sauver la vie à sa femelle et à son petit.
Or, ne voilà-t-il pas qu'un homme, se trouvant sur un glaçon de compagnie avec un jeune hood, lui applique, en guise de shake hand, un coup de bâton sur le nez. Au cri de la victime, le père surgit de l'eau, furieux, et s'élance visière baissée contre l'adversaire. Deux pêcheurs volent au secours de leur camarade. Les coups de bâton grêlent sur la tête du phoque. Mais animée de vengeance, la vaillante bête fait face à chacun, se précipite gueule ouverte, et voulant saisir un bras, prend au vol un des bâtons de l'ennemi et le broie d'un coup de dent.
Désarmé, le combattant recule, si vivement poussé que sans avoir le temps de se retourner il tombe à la mer.
C'en est fait de l'homme si la bête se met à l'eau. Aussi les deux autres lui barrent le passage, attirant sur eux la rage du monstre, tandis que leur camarade reprend pied. Alors on exécute une retraite précipitée derrière le bâton qui voltige et s'abat.
Un pêcheur arriva à temps, armé d'un fusil, pour décider du sort de la bataille. Mais il s'en fallut de peu que la tragédie ne plongeât son poignard dans un sang plus pur que celui d'un phoque.
22 mars.—L'équipage du Greenland aura-t-il péri tout entier, ou bien aura-t-il été recueilli par quelque autre navire? Quant à nous, nous avons perdu tout espoir de le rallier. On continue pourtant à faire retentir chaque demi-heure le sifflet d'alarme.
Aujourd'hui la chasse a porté à trente mille le nombre des peaux de phoque rangées à bord. C'est magnifique. À l'exception de notre cabine et du dortoir des hommes, tout est plein comme un oeuf dans le navire, du plancher au plafond.
Nous n'avons plus qu'à profiter du beau temps pour nous hâter vers le port. Cependant le brave capitaine Dickson ne peut se décider à virer de bord sans pousser une pointe plus au large à la recherche de l'équipage du Greenland.
Tous nos pêcheurs sont rentrés à bord, et nous partons à la découverte.
23 mars.—Vers cinq heures, ce matin, le French Shore a atteint la limite de la banquise. Après c'était la mer libre jusqu'à la «belle France». Nous sommes retournés sur nos pas, ou plutôt sur notre sillage.