Moi, triomphant.—Eh bien! monsieur Shea, que dites-vous de cela? C'est clair et net; c'est loyal. Je suis certain que pas un des membres de votre assemblée n'a connaissance de ce document: il a bien sûr été dévoré par les rats, oublié intentionnellement dans les tiroirs de votre chancellerie.

Mon ami.—Cette proclamation a-t-elle jamais cessé d'être rendue exécutoire?

Moi.—Je demanderai plutôt si jamais elle a été obéie. Aujourd'hui, si un gouverneur osait tenir un pareil langage, la révolte éclaterait aussitôt en dedans et en dehors du Parlement colonial. Voilà jusqu'où les Terre-Neuviens pratiquent l'esprit de justice et de loyauté.

M. Shea, humilié, mais sincère.—Vous avez raison!

Moi.—Allons! je n'ai plus que le dernier paragraphe à vous lire. Monsieur Shea, n'êtes-vous pas trop accablé?

M. Shea, souriant.—Non! que la lumière soit.

Moi.—Oui, il serait bien temps que l'on débarrassât votre île de ses brouillards.—Je continue:

«La proclamation du gouverneur Hamilton ne découragea pas les colons de Terre-Neuve. Ils s'adressèrent à Londres, pétitionnèrent auprès du bureau colonial et firent retentir le Parlement de leurs doléances. Un député, nommé M. Robinson, épousa leur cause avec beaucoup de chaleur et vint, pendant plusieurs années, dénoncer à la tribune la négligence que le gouverneur montrait pour cette colonie: «Il est étrange, disait-il en 1835, qu'après vingt et un ans de paix, les habitants de Terre-Neuve ne sachent pas encore s'ils ont le droit de faire concurrence aux Français et de pêcher sur leur propre côte. Je proteste contre tout ajournement d'une question si grave. Les seuls droits des Français sont ceux qui leur viennent du traité d'Utrecht

«Le cabinet anglais refusa de répondre, sachant très-bien qu'aucun débat utile ne pouvait être engagé sur ce point, et M. Robinson en fut pour ses frais d'éloquence et ses affirmations erronées.

«Ces attaques se renouvelèrent pendant les années suivantes sans affecter les rapports des deux grandes puissances. Elles eurent cependant un effet, ce fut de montrer à la France que son droit, pour couper court à toutes ces chicanes, avait besoin d'une confirmation. Des démarches furent donc faites par la diplomatie française pour amener le cabinet de Londres à reconnaître, par une déclaration formelle, le droit exclusif. Mais le ministère anglais craignait de fournir des armes à l'opposition et de provoquer un orage dans la colonie de Terre-Neuve: il fut longtemps sourd à ces ouvertures. Enfin, ses hésitations cessèrent sous l'influence des relations amicales créées entre les deux pays par une fraternité d'armes et par les victoires de Crimée. Les plénipotentiaires des deux gouvernements tombèrent d'accord, en 1857, sur un projet de convention qui reconnaissait aux Français le droit exclusif de pêcher et d'user du rivage: