Enfin, chargés de harengs, les navires mettent à la voile pour une troisième et dernière campagne. Mais, cette fois, au lieu de rapporter à Saint-Pierre leur approvisionnement, ils reprennent, sans détours, le chemin de France, chargés de «morue verte». C'est ainsi qu'on désigne la morue salée, mais pas encore séchée.
Les hasards et les risques courus sur les Bancs sont tels pour les armateurs, que longtemps nos pêcheries étaient tombées en déclin. Une prime de dix francs par quintal de morues fut alors instituée par le gouvernement. Cette mesure nous sauva, si bien qu'en 1845, les Terre-Neuviens renoncèrent à toute concurrence et cédèrent la place aux Français qui en sont, à cette heure, presque les seuls occupants.
Aujourd'hui, la France pêche de quatre à cinq cent mille quintaux de morues par an, tant sur les Bancs que sur les côtes de Terre-Neuve. En 1871, cette industrie rapportait à la métropole dix millions cinq cent mille francs, et en 1874, de quinze à vingt millions.
Quant aux Terre-Neuviens, aux Anglais, ils pêchent dans des goëlettes le long d'une portion de leur île et sur une certaine étendue des côtes du Labrador. Ils ont plus de cinquante mille barques employées à l'exercice de cette industrie.
La morue se prend de diverses façons: à la ligne, à la seine, au filet et à la trappe.
Le moyen le plus simple est la ligne garnie d'une amorce. Mais quand la morue est très-grasse, elle ne mord plus (quoique en temps ordinaire elle soit d'une voracité telle qu'on a souvent trouvé des pierres et des morceaux de fer dans son ventre). On fait alors usage des autres appareils.
La seine, très-employée par nos pêcheurs, «est un filet de cent à cent vingt brasses de longueur, sur une largeur variant de cinquante à cent pieds au centre, mais se rétrécissant aux extrémités. Cette seine est projetée autour d'une troupe de poissons et resserrée. Elle est alors retirée renfermant, très-souvent, de quarante à cinquante tonnes de poisson[7].»
On se sert aussi d'une corde munie de plusieurs centaines de lignes amorcées et appelée bultow par les Terre-Neuviens. On la pose sur les bancs ou sur les côtes à l'entrée des baies, et on la laisse toute la nuit, gardée par une ancre et une bouée.
Le produit annuel de la pêche des Français, des Terre-Neuviens et des Américains est estimé en moyenne à trois millions sept cent mille quintaux, représentant environ cent cinquante millions de morues et une valeur de quatre-vingts millions de francs.
La morue se trouve d'ordinaire dans l'Atlantique, entre 77° latitude N. et 30° latitude N. Elle ne peut vivre dans le Gulf-Stream, à cause de la température trop élevée de l'eau. Au contraire, elle abonde dans les courants arctiques qui viennent baigner les côtes de Terre-Neuve. Ceux-ci entraînent avec les icebergs des quantités de mollusques et de zoophytes fixés à la glace, et qui servent de nourriture aux harengs, et les harengs à la morue.