Ce n'est plus celui-là maintenant que j'éprouve,
Ce n'est plus lui,
Et, lorsque dans votre ombre encor je me retrouve,
Comme aujourd'hui,

Je sens votre vigueur, vos baumes et vos forces
Entrer en moi,
Et le Dieu qui l'habite entr'ouvre votre écorce
Avec son doigt.

Comme vous, chêne dur, je garde dans la terre
Qui la nourrit
Ma racine secrète, obscure et nécessaire;
Mais mon esprit,

Au-dessus de mon corps qui pousse son tronc rude,
Balance au vent
Sa ramure déjà que l'automne dénude…
Arbre vivant,

Qu'importe que le temps ou l'hiver ou la hache,
Par son milieu,
L'attaque, si déjà sous l'écorce se cache,
En l'homme, un Dieu!

LA LUNE JAUNE

Ce long jour a fini par une lune jaune
Qui monte mollement entre les peupliers,
Tandis que se répand parmi l'air qu'elle embaume
L'odeur de l'eau qui dort entre les joncs mouillés.

Savions-nous, quand, tous deux, sous le soleil torride
Foulions la terre rouge et le chaume blessant,
Savions-nous, quand nos pieds sur les sables arides
Laissaient leurs pas empreints comme des pas de sang,

Savions-nous, quand l'amour brûlait sa haute flamme
En nos coeurs déchirés d'un tourment sans espoir,
Savions-nous, quand mourait le feu dont nous brûlâmes
Que sa cendre serait si douce à notre soir,

Et que cet âpre jour qui s'achève et qu'embaume
Une odeur d'eau qui songe entre les joncs mouillés
Finirait mollement par cette lune jaune
Qui monte et s'arrondit entre les peupliers?