Et pourtant j'ai voulu être un homme et me vivre
Et faire tour à tour ce que font les vivants;
J'ai noué la sandale à mon pied pour les suivre.
Amour, haine, colère, ivresse, j'ai voulu,
Par la flûte de buis comme au clairon de cuivre,
Entendre dans l'écho ce que je n'étais plus.
Si j'ai drapé mon corps de pourpres et de bures,
N'en savais-je pas moins que mon corps était nu
Et que ma chair n'était que sa cendre future?
Non, ce laurier sans joie et ces fruits sans désir,
Et la vaine rumeur dont toute vie est faite,
Non, tout cela, c'était pour pouvoir mieux dormir
L'ombre définitive et la nuit satisfaite!
INSCRIPTION
Si haut que ta racine ait poussé vers l'azur
Ta cime épanouie et vivante, sois sûr,
Cher arbre, que, malgré l'ombre que sur la mousse
Etend autour de toi ta feuillée ample et douce,
Et bien que les oiseaux y chantent et qu'en bas
Un choeur de dieux sylvains défendent de leurs bras
La Dryade pensive au creux de ton écorce,
O bel arbre, debout encore dans ta force,
Sois sûr et pense que le temps et les destins
Qui font les soir jaloux naître de nos matins
Ne t'épargneront pas, car toute vie est telle.
L'inévitable lierre et l'automne mortelle.
AUTRE INSCRIPTION
Crois-moi. N'emprunte rien des hommes. Que tes yeux
Ne le conduisent point sur leur pas anxieux.
N'asservis pas ta faim à la faim d'autres bouches.
Au contraire, sois libre et, s'il le faut, farouche;
Et plutôt mords ton poing et frappe du talon,
Pour les mieux éloigner, ceux qui te parleront,
Puis, quand tu seras seul, regarde, écoute et veille.
Si le vent passe auprès de toi, prête l'oreille,
Car il sait les secrets de la nuit et du jour.
Marche ou trébuche, tombe ou rampe, monte ou cours
Ou reste là; l'aurore est pareille à l'aurore,
Ici ou là. Partout, sa graine fait éclore
Une semblable fleur à celle que tu tiens;
L'odeur qu'elle répand en parfums te revient
Dans l'air qui l'emporta et qui te le rapporte;
Demeure ou pars, attends ou cherche, va, qu'importe!
Ou remonte le fleuve, ou prends la route, ou suis
D'autres chemins. L'écho garde tes pas en lui
Comme pour te prouver, rétrograde et contraire,
Que ta marche est inverse et retourne en arrière.
Demeure donc. Pourquoi partir? Est-ce que l'eau
N'est pas la même au fleuve et la même au ruisseau,
Qu'elle gronde ou murmure et que, rapide ou lente,
Etroite ou large, elle bifurque, aille ou serpente?
Si la Mer est trop loin écoute la Forêt.
Sois attentif, sois docile et surtout sois prêt
A saisir la rumeur vivante éparse en elle
Et, debout, sens en toi la force universelle
Sourdre, croître, grandir et monter à son but
En ta stature d'homme ainsi qu'en l'arbre nu.