Toute ma vie en moi toujours chante ou bourdonne;
Ma grappe a son abeille et ma source a son eau;
Que m'importe le soir, que m'importe l'automne,
Si l'été fut fécond et si l'aube fut bonne,
Si le désir fut fort et si l'amour fut beau.
Ce ne sera pas trop du Temps sans jours ni nombre
Et de tout le silence et de toute la nuit
Qui sur l'homme à jamais pèse au sépulcre sombre,
Ce ne sera pas trop, vois-tu, de toute l'ombre
Pour lui faire oublier ce qui vécut en lui.
L'HOMME ET LES DIEUX
La terre est chaude encor de son passé divin.
Les dieux vivent dans l'homme, ainsi que dans le vin
L'ivresse couve, attend, palpite, songe et bout
Avant de se dresser dans le buveur debout
Qui sent monter en lui, de sa gorge à son front,
Et d'un seul trait, sa flamme brusque et son feu prompt.
Les dieux vivent en l'homme et sa chair est leur cendre.
Leur silence prodigieux se fait entendre
A qui sait écouter leurs bouches dans le vent.
Tant que l'homme vivra, les dieux seront vivants;
C'est pourquoi va, regarde, écoute, épie et sache
Voir la torche éclatante au poing que l'ombre cache.
Contemple, qu'elle fuie ou qu'elle dorme, l'eau,
Qu'elle soit source ou fleuve et fontaine on ruisseau,
Jusqu'à ce que s'étire ou se réveille en elle
La Naïade natale et la Nymphe éternelle.
Observe si longtemps le pin, l'orme ou le rouvre
Que le tronc se sépare et que l'écorce s'ouvre
Sur la Dryade nue et qui rît d'en sortir!
L'univers obéit à ton vaste désir.
Si ton âme est farouche et pleine de rumeurs
Hautaines, tu verras dans le soleil qui meurt,
Parmi son sang qui coule et sa pourpre qui brûle,
Le bûcher toujours rouge où monte encor Hercule,
Lorsque tressaille en nous, en un songe enflammé,
La justice pour qui son bras fort fut armé.
C'est ainsi que dans tout, le feu, l'eau, l'arbre, l'air,
Le vent qui vient du mont ou qui va vers la mer,
Tu trouveras l'écho de ce qui fut divin,
Car l'argile à jamais garde le goût du vin;
Et tu pourras, à ton oreille, entendre encore
La Sirène chanter et hennir le Centaure,
Et, quand tu marcheras, ivre du vieux mystère
Dont s'est paré jadis le passé de la terre,
Regarde devant toi ce qui reste de lui
Dans la clarté de l'aube et l'ombre de la nuit,
Et sache que tu peux, au gré de ton délire,
Faire du bouc barbu renaître le Satyre,
Que ce cheval, là-bas, qui peine sous le joug
Au dur sillon, si tu le veux, peut tout à coup,
Frappant d'un sabot d'or la motte qu'il écrase,
Aérien, ailé, vivant, être Pégase:
Car tu es homme et l'homme a gardé dans ses yeux
Le pouvoir éternel de refaire des dieux.
ÉPILOGUE
Une dernière fois reviens en mes pensées,
O jeunesse aux yeux clairs,
Et, dans mes mains encor, pose tes mains glacées.
Le soir parfume l'air.
Souviens-toi des matins où tous deux, côte à côte,
Notre ombre nous suivant,
Sur le sable fragile et parmi l'herbe haute
Nous allions dans le vent.
Ce que je veux de toi, ce n'est pas, ô jeunesse,
De me rendre les lieux
Où nous avons erré ensemble. Je te laisse
Tes courses et tes jeux.
Je ne veux point de toi ces rires dont tu charmes
Mon souvenir encor:
Je te laisse tes pas, tes détours et tes larmes,
Ton âge d'aube et d'or,
Ton âme tour à tour voluptueuse ou sombre
Et ton coeur incertain,
Et ce geste charmant dont tu joignais dans l'ombre
La couple de tes mains.