Quelle désillusion l’attendait ! De la personne qui commençait à le régenter, il ne connaissait que les grâces, et il pensait qu’au voisinage de son affection les semaines et les mois s’écouleraient pour lui dans un ravissement continuel. Excepté, quelquefois, une vivacité, jamais Hélène, en sa présence, ne s’était défaite de l’indulgente physionomie et des manières douces qu’il se délectait à chérir. Cependant, aussitôt devenue tutrice, comme si sa voix, son expression, jusqu’à sa nature se fussent en un jour transformées, elle témoignait à son pupille de grandes exigences et, brusquement, se révélait vis-à-vis de lui d’une sévérité inflexible. Le sentiment de son devoir l’avait rendue stricte. Cette ambition qu’elle nourrissait d’obliger un être à déployer dans le travail et l’obéissance toutes ses aptitudes, tous ses dons, avait tendu son énergie et durci ses nerfs, sans lui retirer nulle tendresse. Marc s’était vu toujours distrait et toujours aimé, mais, en même temps, assujetti à de rudes efforts et, pour l’ensemble de ses actes, étroitement soumis à une impérieuse discipline.
Celle-ci, d’abord, l’avait jeté dans de sèches révoltes. Mais Hélène s’entendait à les réprimer et, convaincue de l’intérêt d’en triompher vite, elle le faisait régulièrement avec une rigueur qui l’avait bientôt assoupli. L’enfant n’avait, au demeurant, que peu de hardiesse. Comme, d’autre part, les récompenses, lorsqu’il était bon, ne lui étaient guère mesurées, la notion de justice avait crû en lui et dissipé le sentiment d’animosité qui semblait pressé d’y grandir. Sa seconde mère, au bout d’un mois, le tenait en main comme si jamais, antérieurement, il n’avait vécu sous une autre coupe que la sienne. Et non seulement elle en était absolue maîtresse, mais elle s’en savait adorée.
Résultat décisif que le temps d’école ne devait ensuite que parfaire. Si c’est, depuis 1915, vérité commune que les parents ont élargi la limite du gouffre où les poussent du pied leurs enfants, ce n’était pas dans la maison de Michel Soré qu’on eût trouvé, à nulle époque, la confirmation d’un renoncement aussi stupide et aussi honteux. Là, les principes nés de la guerre ou mûris par elle et l’extension des Droits de l’Homme aux républicains dont on coupe le pain en tartines, pour généreux que fussent le cœur et l’esprit d’Hélène, étaient ignorés solidement. Quand son beau-fils avait atteint les classes supérieures, après avoir, dans les premières, fait de bonnes études, sans jamais, cependant, en tenir la tête, loin de laisser progressivement son autorité, comme il est d’usage, s’affaiblir, elle l’avait accentuée, rendue plus jalouse, de même qu’un peintre consciencieux multiplie ses soins lorsqu’il arrive aux derniers détails d’un tableau. A mesure qu’elle gagnait en maturité, le penchant qu’elle avait pour la tyrannie ne faisait, d’ailleurs, que s’accroître, et, plus les cours que suivait Marc prenaient d’importance, plus sa nature, que passionnaient les difficultés, y puisait de goût pour sa tâche.
Son instruction lui permettait, la plupart du temps, de l’accomplir sans un effort vraiment rigoureux et, pour le reste, elle demandait à sa volonté de quoi n’y pas être inférieure.
Rien, au surplus, n’avait gêné cette puissante jeune femme dans sa laborieuse entreprise. Le commandant tenait la mer les trois quarts de l’an et, fidèle aux promesses de ses fiançailles, n’intervenait domestiquement en aucune manière lorsqu’il se trouvait en congé. Outre les exigences de sa rude vie, qui le laissaient sans étonnement ni délicatesse devant une sévère discipline, il avait, pour se fier aux méthodes d’Hélène, les arguments que lui soufflait une adoration à chaque retour plus impérieuse et plus déférente. Si, quelquefois, avec réserve, ainsi qu’on l’a vu, il se risquait à proférer une sérieuse remarque, c’était toujours pour déplorer que l’absence de foi se fît trop sentir chez sa femme. Et encore, sur ce point, rompait-il bientôt devant les rires ou les défenses qu’on lui opposait.
Hélène régnait donc sans partage. A l’époque où commence cette histoire vécue, Marc venait d’avoir dix-sept ans. Il était bachelier depuis deux grands mois. D’un physique agréable et plutôt joli, avec des cheveux blonds, une bouche petite, un regard qu’il tenait fréquemment baissé, mais que la moindre animation rendait expressif et chargeait d’un bel éclat fauve, il avait cette sveltesse de l’adolescence qui ne permet, comme aux jeunes chats leur parfaite structure, que des mouvements harmonieux. Ses épaules, cependant, accusaient la force. Son élégance était de celles que le goût d’une femme réussit encore à sauver dans un siècle où les hommes se soignent trop les mains et ne savent plus nouer une cravate.
Moralement, il manquait de tout caractère. L’éducation l’avait rompu, le travail, lassé, trop de surveillance, engourdi. C’était toujours l’enfant timide et plein d’innocence que sa belle-mère, trois ans plus tôt, envoyait au coin et tenait encore sous les verges, mais aussi qu’elle couvait sans aucune raison, lui tâtant le pouls tous les soirs et redoutant pour sa santé la température comme les exercices trop violents. Accoutumé à voir la vie à travers ses yeux et à n’agir scrupuleusement, dans les moindres cas, que sur permission explicite, il n’avait ni le goût de la volonté, ni même celui des entreprises qui excitent le sang par quelque apparence téméraire. Le dessin, la lecture et la nonchalance occupaient ses heures de loisir. Ses pensées, ni plus vaines, ni plus fausses que d’autres, ne sortaient pas, ordinairement, d’une zone tolérée, de même qu’enfant il tenait compte de certaines limites en courant derrière son cerceau. Avec cela, qu’on n’aille pas croire qu’il fût malheureux ! Au contraire, son sort l’enchantait. Une apathie, soit naturelle, soit plutôt acquise, mais dans un âge où les tendances de l’individu n’ont encore aucune fermeté, inclinait Marc à se complaire dans la soumission. Il en goûtait ingénûment les commodes dispenses et ce qu’elle procure de bien-être, presque toujours, faute d’y songer, sans réel bonheur, mais quelquefois avec une pointe de sybaritisme.
Ses sentiments envers son père, strictement honnêtes, étaient demeurés d’une teinte neutre. Le commandant restait pour lui ce passant discret que recevaient avec égard les vieux Cortambert entre deux randonnées sur les mers du globe, aventurier que l’on respecte et que l’on tutoie, de qui la présence étonne peu, dont pourtant le départ ne crée aucun vide. Sa petite sœur Marie-Thérèse l’agaçait plutôt et, bien qu’il eût au fond pour elle une certaine tendresse, il ne pouvait lui pardonner la place importante qu’elle avait prise, lui déjà grand, dans la vie d’Hélène. Car c’était à celle-ci qu’allait tout son cœur. Ni discipline intolérante, souvent abusive, ni sévérité sans faiblesse n’avaient rompu le sortilège qui le liait à elle du temps où, vive, elle le charmait, chez ses grands-parents, comme la figure même du plaisir. Il advenait que, par éclairs, en public surtout, il la souhaitât dans ses rapports d’une humeur moins prompte, d’une composition plus facile : mais sa docilité n’en souffrait pas, et rien n’était plus intrigant pour l’observateur que de le voir, sans un murmure, conformer ses actes aux plus capricieuses injonctions de cette marâtre ravissante et d’aspect si jeune qu’on la prenait ordinairement pour sa sœur aînée.
III
Le séjour à la mer une fois terminé, après avoir passé septembre à l’Amirauté qu’administrait bénévolement le comte de Kerbrat, Hélène avait réintégré, avec ses enfants, le silencieux appartement de la rue Vaneau. Son mari naviguait depuis près d’un mois. Il se dirigeait vers Melbourne. Sa dernière lettre était datée d’un port africain.