Lorsqu’ils s’étaient, à la fin d’août, éloignés de Brest pour se rapprocher de Quimper, un léger incident les avait émus. Marc, tourmenté visiblement, depuis quelques jours, par une mystérieuse inquiétude, s’était mis, dans le train, à pleurer si fort qu’il n’avait pu longtemps cacher sa désolation.
— Mais qu’as-tu, mon chéri ? avait dit Hélène en l’attirant sur sa poitrine pour le consoler.
Il avait répondu : « Rien, petite mère ! » puis confessé qu’il lui coûtait extraordinairement de quitter cette anse de Bretagne.
— Enfin, pour quelle raison ?
Il l’ignorait.
Hélène l’avait réconforté par de douces paroles et bientôt vu, séchant ses pleurs, retrouver son calme.
A la campagne, quatre ou cinq fois, elle l’avait surpris de nouveau ravagé par cette humeur noire qui lui paraissait sans motif. « Ce sont les nerfs, l’adolescence ! » avait-elle pensé. Elle raisonnait Marc de son mieux. Puis, comme les crises n’éclataient plus qu’à longs intervalles, elle les avait enfin traitées par l’indifférence.
Une question plus sérieuse la préoccupait. Qu’allait-elle faire de ce garçon qu’attendait la vie ? Quel supplément de connaissances joindre à son bagage et quelle profession lui choisir ? Elle avait eu pour lui, jadis, de grandes ambitions, des rêves disparates et splendides, s’était promis de faire de Marc un homme remarquable et avait dû se rendre compte, les années aidant, qu’il n’en avait pas toute l’étoffe. L’intelligence était déliée, mais sans envergure. L’esprit, flegmatique, brillait peu. L’application ne s’obtenait que par la contrainte.
Il jouirait, à coup sûr, d’une certaine aisance. Jointe à la dot qu’avait reçue autrefois sa mère, la fortune héritée de ses grands-parents produisait des rentes honorables. Mais, auraient-elles suffi à le faire vivre, qu’Hélène jamais n’aurait souffert, à son âge surtout, de le voir près d’elle désœuvré. Elle aimait le travail par instinct profond, comme une autre femme la toilette. Ni sa vertu, ni sa tendresse, ni son intérêt n’auraient pu rayonner sur un inactif.
Marc, cependant, ne trahissait aucune vocation. Les jeunes gens d’aujourd’hui sont ainsi formés que beaucoup participent, comme par contagion, au désenchantement de leurs pères. Les récits de combats leur ont fait une âme que ce qu’ils savent, pour, à toute heure, en être avertis, des difficultés d’après-guerre, ne contribue ni à grandir, ni à fortifier. Comme si, d’avance, ils s’apprêtaient à périr eux-mêmes fauchés dans leur fleur par une balle, il leur paraît au moins frivole de rien entreprendre. Pour se donner à regretter prochainement le vie, n’ont-ils pas assez des plaisirs ? Cette espèce d’envoûtement qui pesait sur Marc, sans que, d’ailleurs, il se souciât d’en saisir la cause, le détournait de se complaire aux ardents projets que, sous le gaz des salles d’études, entre deux lexiques, mûrissaient ses aînés d’une génération. Au surplus, la question lui semblait trop vaste. Il n’abordait que des problèmes étroitement cernés. Celui-ci échappait à sa compétence.