Son mécontentement dura peu. Elle n’était pas rentrée chez elle qu’il n’existait plus, et lorsqu’elle s’éveilla, le jour suivant, ce qui l’avait impatientée lui fut agréable.

Il n’était pas dans sa coutume de flâner au lit. Pourtant, elle y resta, se trouvant bien, satisfaite de goûter sans remuer un membre le réconfort que dégageait sa méditation.

Dans la salle de bains, toute voisine, Marc soufflait bruyamment et s’aspergeait d’eau.

« Quel petit patricien ! » se disait Hélène. Mais elle réfléchissait, se corrigea. « Tout pesé, l’expression n’est qu’en partie juste. Les patriciens couraient au cirque avec la crapule et ici commençait leur vulgarité. Ce qui me plaît surtout chez lui, c’est sa distinction. Un tableau sublime, de beaux vers, voilà qui parle une autre langue à ses dix-sept ans que les plaisirs plus ou moins creux, plus ou moins barbares, où ses camarades se passionnent. Rien de bas ne l’amuse, et comme il le dit ! » De leur dialogue de la veille, dont certaines des répliques lui restaient présentes, s’entrelaçant dans sa mémoire et y chatoyant comme les molles vapeurs du tabac entre les murs d’une petite pièce où l’on a fumé, elle retenait cette expression : des batailles de gouapes, rendue frappante par le grand air de désinvolture que Marc, plaidant pour sa noblesse, y avait su mettre. Le dernier mot lui semblait vif, l’offusquait un peu. Elle défendait à son beau-fils d’user devant elle d’un vocabulaire aussi rude. Elle n’aimait pas non plus beaucoup que, dans ses jugements, il témoignât à brûle-pourpoint de tant d’assurance. Mais l’accent du cri sauvait tout. Quand Marc entra, net et dispos, pour lui dire bonjour, elle sentit bien que le baiser dont elle l’accueillit résonnait d’une tendresse inaccoutumée.

Cette émotion prit des racines et se fortifia durant les journées qui suivirent. Ce dont Hélène, surtout, se réjouissait, c’était que Marc se détournât de divertissements pour lesquels elle n’avait qu’un furieux dédain. Pareille attitude la flattait. Elle y voyait un résultat de son influence. Tous ses efforts avaient toujours jalousement tendu à rapprocher, dans la pratique, de la naturelle, sa maternité d’adoption. Sans souci d’observer la personne de Marc et de laisser se déployer, en les cultivant, les qualités particulières qu’il pouvait offrir, elle l’avait réglé sur elle-même, avait tout fait pour qu’au mépris de son caractère il lui ressemblât moralement. Rien n’enrageait cette passionnée d’une domination dont elle espérait des merveilles comme de noter une divergence entre ses goûts propres et quelque chose que son beau-fils lui montrait des siens. Au contraire, régnait-il de l’union entre eux, sentait-elle s’établir une communauté, sur un point quelconque, dans leurs vues, un élan plus actif la poussait vers Marc et l’affection qu’elle lui portait gagnait en grandeur.

Comme elle l’avait promis, d’un jour sur l’autre, les dépenses consacrées aux jeux athlétiques disparurent du budget de leurs distractions : le théâtre hérita des après-midi, quelquefois même des soirées vacantes qu’ils perdaient.

Le commandant vint à Paris sur ces entrefaites. Comme toujours, il rentrait de courir le monde avec la mine d’un fonctionnaire que rend à son gîte une tournée d’inspection dans la grande banlieue. Quelques nouvelles qu’il rapportait de villes australiennes n’offraient guère, dans sa bouche, d’intérêt plus vif que si elles étaient d’Orléans. Il avait su, en cours de route, par différentes lettres, la direction qu’avait donnée aux études de Marc la décision prise par sa femme. Le principal était pour lui qu’il fût occupé. Sur le Droit, il n’avait nulle idée précise.

Dans les quelques semaines qu’il passait à terre, ce taciturne à qui pesaient les devoirs mondains, mais qui révérait leur principe, ne trouvait de bonheur qu’à s’en accabler. Autant Hélène les esquivait lorsqu’elle était seule, autant il lui fallait, par complaisance, y montrer de zèle, lui présent. Alors, pour elle, reparaissaient d’étonnantes cousines, de ces amies dont on ignore, en voyant leur âge, si elles l’étaient de votre mère ou de votre aïeule, tout un lot de bonnes gens séchés dans Paris entre deux fouilles d’un Messager, deux pages de la Croix, au beau milieu d’une livraison du Correspondant. Michel, à tous, faisait honnête et sérieuse figure, la composant de telle façon qu’ils ne pussent douter qu’il venait les voir sans plaisir. Ç’aurait été, lui semblait-il, gâter ces visites et surtout leur ôter de leur caractère que d’y mêler ouvertement un peu d’allégresse. Il importait avant toute chose qu’elles fussent méritoires. Le bénéfice qu’il en tirait se chiffrait pour lui par la somme des baptêmes et des enterrements, des mariages prochains ou défaits, des médisances, des calomnies, des menus scandales qu’enregistraient, comme autrefois chez les Cortambert, ses longues oreilles sans expression poliment tendues. Par instants, sous sa veste, il cherchait sa montre, en comprimait dans sa main close le lourd boîtier d’or, paraissait s’absorber dans une réflexion et déchiffrait l’heure en louchant. Hélène savait, lorsque sa tête s’inclinait ainsi, ce que signifiait cette mimique. Elle levait alors la séance.

Si fastidieuses que fussent pour elle de pareilles corvées, on n’aurait pu ni la surprendre en flagrante posture de se dérober à une seule, ni l’accuser de s’y soumettre avec mauvaise grâce. Elle estimait de son devoir d’oublier ses goûts pour être agréable à Michel et, souvent obligée, sur des points sérieux, de le contrarier par doctrine, était heureuse de lui donner cette preuve d’attachement.

Cette fois-là comme les autres, elle se résigna. Peut-être même, le sacrifice l’occupa-t-il moins et lui parut-il plus léger. La discipline que réclamait le travail de Marc n’était plus, dans l’ensemble, aussi minutieuse et, pour sa fille, en prenant soin de la chapitrer, elle pouvait la laisser aux mains d’une servante. Marie-Thérèse, qui l’adorait, la redoutait trop pour se permettre, en son absence, de désobéir, fût-ce à la plus molle des gardiennes. Elle pouvait donc, sinon vraiment s’amuser beaucoup, du moins tirer des relations chères à son mari le comique enfermé dans leurs ridicules, sans souci des fonctions qu’elle s’était données, ni du temps sérieux qu’elle perdait. Elle en prit le parti et l’inclination. Le commandant la vit, un soir, pendue à son bras, le conjurer, avec la moue d’une femme capricieuse, de retourner le jour suivant chez une vieille cousine qu’ils avaient quittée l’avant-veille. Et comme, surpris, il accueillait une pareille demande par une question sur le motif qui la lui dictait :