— C’est si curieux, dit la jeune femme, ses corsages en pointe et ses bengalis empaillés !
Le théâtre fit mieux, pour la rendre heureuse, que de donner à son désir de tromper les heures ces satisfactions d’ironie. Marc y venait régulièrement, sauf aux pièces légères. Hélène, assise au bord d’une loge, entre les deux hommes, élégante, mais avec cette modération qu’elle cultivait, par dignité, comme le droit d’une femme à n’être pas exclusivement une bête de plaisir, s’épanouissait dans la conscience du splendide pouvoir qu’elle exerçait concurremment sur l’un et sur l’autre. Leur présence auprès d’elle dans un lieu public lui rendait plus frappante cette félicité. Ses pensées auraient pu se traduire ainsi : « Quelle existence est donc la mienne ! La fortune me comble. Nulle ne sait à quel point elle devrait m’envier, parmi toutes ces femmes qui m’entourent. Combien d’entre elles peuvent sincèrement se flatter comme moi d’avoir goûté dans le mariage un miel sans absinthe ? J’en suis encore à pardonner une parole blessante échappée à Michel dans une discussion et Marc fait preuve, à dix-huit ans, d’une docilité contre laquelle ne prévaudrait aucun entraînement. Les plus communes de mes actions prennent valeur d’exemples. Je suis jeune, je me passe de toute protection, et j’ai pourtant à ma portée cette épaule robuste et cette frêle épaule qui grandit. Car elle grandit ! » songeait Hélène en tournant la tête pour adresser à son beau-fils un rapide regard. « Elle grandit, et bientôt elle sera virile, mais je la guide, elle se laisse faire, elle subit mon poids et ce n’est, sous ma main, que celle d’un enfant. » Arrivée à ce point de ses réflexions, elle éprouvait presque toujours un plaisir si vif que l’enchaînement de ses idées en était rompu. L’orgueil de soi gonflait en elle tous ses instruments. Une étrange langueur le baignait. Elle contemplait avec mépris les brillantes parures répandues aux places de l’orchestre, puis, secouant un état qu’elle jugeait absurde, interrogeait parfois Michel et plus souvent Marc sur ce qu’ils pensaient du spectacle.
Le commandant n’avait qu’un mot : « C’est intéressant ! » Il donnait l’impression, l’air méditatif, de le choisir au fond de lui comme avec une pince et le lâchait en inclinant sévèrement la tête, même s’il s’agissait d’une pièce gaie. C’était un homme qui, par défaut d’imagination, prenait au sérieux toute la vie. Marc, au contraire, ordinairement, ne répondait pas, mais un coup d’œil de son côté instruisait Hélène qu’il n’avait même pas entendu. Tout son jeune être appartenait au jeu des acteurs. Appuyé des deux coudes à la balustrade, on le voyait tantôt frémir, la joue pâle ou pourpre, et mordiller du bout des dents sans discontinuer son mouchoir roulé en tampon, tantôt, saisi d’une gaieté folle, rire à bouche cousue, dominé par la crainte de perdre un plaisir en étouffant quelque réplique sous son propre éclat. Hélène, alors, le désignait d’un geste amusé à son mari qui, docilement, se penchait un peu. Puis ses yeux revenaient se fixer sur Marc.
— Ah ! se disait-elle, comme il vibre ! C’est grâce à moi ! lui plaisait-il de se répéter, l’esprit tendu vers les étapes de sa longue tutelle.
De nouveau, la fierté pénétrait son âme, et elle sentait confusément, dans toute sa personne, courir une chaleur délicieuse.
Ce ne fut guère que lorsqu’en mars Michel l’eût quittée pour un voyage de quatre mois sur un navire neuf qu’Hélène, redevenue plus attentive à la vie ordinaire du jeune étudiant, crut remarquer dans sa conduite certaines libertés. Comme l’année précédente, au début des cours, il parlait haut, riait plus fort, sifflait et chantait, se donnait volontiers des mines importantes, montrait, en somme, dans ses manières, cette audace trop crue, cette désinvolture un peu gauche qui ressemble à l’aisance, dont elle se réclame, comme le croquis d’un collégien à celui d’un maître. D’autre part, il était beaucoup moins exact. A tout instant, se produisaient, dans l’après-midi, sur ses heures normales de rentrée, des retards, quelquefois assez étendus, dont s’impatientait sa belle-mère.
Elle lui fit sur ce point des observations : il invoquait pour s’excuser tantôt une rencontre et, plus souvent, l’obligation où il s’était vu d’assister à l’École à une conférence.
Hélène finit par s’aviser au bout d’un grand mois que, sauf exceptions négligeables, c’était toujours le mercredi et le vendredi qu’il se montrait irrégulier le moins discrètement. Cette constatation l’alarma. Fallait-il croire de ses absences qu’elles fussent concertées ? En admettant qu’à l’occasion il prît du bon temps, quelle raison de flâner jusqu’à des six heures pouvait-il avoir à jours fixes ? Un mercredi, par une fenêtre, à la nuit tombante, elle le vit accourir, débouchant d’une rue, d’un pas rapide qu’il modéra, pour souffler un peu, parvenu à vingt mètres de la maison. En même temps, il tira son mouchoir de poche et, soigneusement, s’en essuya la nuque et les tempes.
Hélène se demanda :
— Que me cache-t-il ?