Le vendredi suivant, elle prit un fiacre et se fit conduire rue Saint-Jacques.
La démarche était loin de la révolter. Elle manquait de noblesse, elle était gênante, mais, pour elle, n’était-ce pas un devoir d’état que de surveiller son beau-fils ? Se faisait-elle, naguère, scrupule de fouiller ses poches lorsque, parmi les vingt objets qu’elle savait y être, elle pensait y trouver des choses interdites ? De la voiture qui stationnait le long du trottoir devant la porte principale de la Faculté, elle guettait tranquillement la porte ordinaire, sans autre crainte que de faillir à distinguer Marc s’il venait, par hasard, à quitter l’École dans un flot important de ses camarades. Quelques minutes après quatre heures, il sortit enfin. Hélène le vit se séparer de deux étudiants et se diriger seul vers la rue Soufflot. Elle abaissa une glace du fiacre et dit au chauffeur :
— Regardez ce jeune homme en pardessus gris ! Je désire savoir où il va. Il faut le suivre discrètement, sans qu’il s’aperçoive…
Elle ajouta vite :
— C’est mon fils.
L’homme ricana sous sa moustache. Hélène devint rouge et pensa, dépitée, en se rencognant :
— Pour le bénéfice que j’en tire, j’aurais pu m’épargner cette dernière parole !
Le locatis avait grimpé la raide rue Saint-Jacques et tourné en roulant à l’allure du pas. Hélène voyait Marc devant elle. Il cheminait assez vivement le long des boutiques. Elle essaya de supputer le but de sa course, mais aucune hypothèse ne la contenta. A vrai dire, l’inquiétude lui mordait les nerfs. C’était curieux comme, jusque-là, même en l’attendant, elle avait peu imaginé, lancé dans Paris, ce garçon mince et net qu’elle regardait fuir. Pourvu surtout que le chauffeur pût garder contact ! « Si je descendais ? » pensa-t-elle. Sur le trottoir, les embarras ne sont pas à craindre. Mais il marche plus vite et me distancerait ! » Soudain, la voiture s’arrêta. Marc stationnait à quelques mètres, au coin du boulevard. Hélène, tremblant d’être aperçue, se dissimulait, lorsque, venant du côté gauche de la longue artère, elle vit arriver une jeune fille. Son beau-fils lui baisa gracieusement la main, puis, côte à côte, ils traversèrent, se pressant un peu, La chaussée qui grondait sous les véhicules.
Le temps d’un saut, de payer l’homme, de passer elle-même, indifférente aux mille dangers que présente l’endroit, sans quitter des yeux le jeune couple : elle entra derrière lui dans le Luxembourg.
Ni indignation, ni chagrin. Nul des signes apparents de contrariété qu’on aurait attendus d’une nature si prompte. La stupeur l’emportait sur tout sentiment. A peine savait-elle qu’elle marchait. « Marc est avec une femme… Il voit une femme… » ces quelques mots brillaient en elle comme, dans les ténèbres, l’inscription lumineuse tendue sur un toit, seul vibrant phénomène de la masse des ombres et pensée unique de la nuit. Les deux jeunes gens avaient gagné, à travers les groupes, une partie du jardin à peu près déserte et, tendrement, ils cheminaient, trop occupés d’eux pour que l’on eût à redouter d’en être aperçu. Hélène les suivait à vingt pas. Machinalement, elle étudiait la forme et la coupe de la robe qui frôlait la silhouette de Marc. « C’est celle d’une jeune fille », songea-t-elle. Elle réfléchit et renchérit : « Même d’une très jeune fille ! » Tout à coup, elle sentit comme un ébranlement. « Mais j’ai déjà vu cette personne ! » Un effort de mémoire à peine laborieux et le nom qu’elle cherchait lui montait aux lèvres : « La petite Vulmont ! Oui, c’est elle ! Maigre et jaune, parfaitement, elle n’a pas changé depuis leurs tennis du mois d’août ! » Les amoureux, timidement joints, semblaient s’alanguir. Alors, elle marcha vite, les atteignit et posa sa main droite sur l’épaule de Marc.