Rien ne semblait trop rigoureux à cette femme tenace dans les décisions qu’elle prenait. Au contraire, une mesure en dictait une autre. Son esprit s’épuisait à nourrir des craintes et sa malice, à l’instant même, les rendait caduques par de minutieuses précautions. Un subit déchirement s’était fait en elle lorsqu’elle avait, de la voiture, surpris son beau-fils caressant les doigts d’une jeune fille. L’explication venue ensuite l’avait atterrée. Jamais, fût-ce une seconde, fût-ce pour en rire, elle n’avait, de sa vie, imaginé Marc dans la posture d’un amoureux traité sérieusement. Pas même ce jour-là, jusqu’au choc. Non, vraiment, l’hypothèse ne s’était pas faite. Elle redoutait, savait-elle quoi ? quelque gaminerie, tout au plus une station entre camarades devant un verre de grenadine ou de quinquina. Pas une pareille compromission ! Pas une telle horreur ! Peut-être, oui, en cherchant bien, du goût pour le jeu. Allons, mille faiblesses, tout en somme, mais un tout propre et limité par le vraisemblable ! Tout, excepté l’avis brutal, et pour elle tragique, jeté à sa face en pleine rue, que Marc n’était plus un enfant, que sa nature, un peu tardive, se dégourdissait, en un mot, qu’il prenait sa qualité d’homme.

Cette évidence, considérée pour la première fois, l’esprit d’Hélène s’en pénétrait à la réflexion, mais son cœur et ses nerfs ne pouvaient l’admettre. Bien que normale, elle l’indignait et la révoltait. Ainsi, l’effort persévérant de plusieurs années, tant de soins déployés pour former un être et rendre sensible une conscience aboutiraient, par le seul jeu de l’instinct viril, à cette pitoyable évasion ? Après avoir, aussi longtemps, été tout pour Marc, il lui faudrait s’accommoder d’un rôle secondaire dans lequel, tout au plus, il la souffrirait ? Elle perdrait sur lui tout contrôle ? Elle le verrait tantôt plongé dans le ravissement et tantôt tourmenté, sans savoir pourquoi ? La passion de régir bouillonnait en elle lorsqu’elle tentait de méditer raisonnablement sur ces désolantes perspectives. Puis, à l’idée que son beau-fils, aujourd’hui si pur, tendrait la jambe pour des coquines du dernier étage et véhiculerait leurs parfums, elle éprouvait positivement un malaise physique et sentait l’amertume lui monter aux lèvres.

La seule méthode qu’elle connût bien était la violence. Assurément, elle en avait dans le caractère, mais surtout elle l’aimait et la pratiquait par tradition et par mépris d’un siècle énervé. Depuis les premières pages de cette étude, on se sera probablement aperçu mainte fois que la logique n’inspirait pas les actions d’Hélène avec une rigueur sans défaut. C’est qu’en elle, aux leçons pleines d’humanité qu’elle avait reçues de son père, venait souvent à s’opposer le sang féodal qui la baignait d’autrement loin, et par deux courants. Il lui était fort habituel de penser en sage et de se conduire en despote. Une victoire marchandée lui semblait sans goût. Celle que, peut-être, elle eût acquise en raisonnant Marc, le sentiment de la devoir à une complaisance, selon ses principes, indigne d’elle, l’aurait rendue presque humiliante pour son amour-propre. On ne s’impose de ménagements qu’envers un égal. Chez un subordonné, l’orgueil s’abat, les tentatives d’indépendance doivent être écrasées. C’est lui faire trop d’honneur que d’en discourir.

Mais elle s’embrouillait dans ses coups. Craignant bien moins d’en faire pleuvoir sans utilité que d’en négliger d’efficaces, elle en portait aveuglément et de trop nombreux. L’incertitude se révélait dans toute sa défense, comme dans le jeu d’un escrimeur qu’a déconcerté une attaque imprévue de son adversaire. Confiante dans sa méthode, dans son empire, tant qu’au hasard de la rencontre et sans colère vraie elle n’avait eu à réprimer que des peccadilles, elle hésitait et s’effarait devant une menace qui lui semblait, en raison même de sa discrétion, d’une insaisissable étendue. Ses sentiments l’avertissaient qu’elle frappait en vain. Elle abandonnait tout espoir. Puis, la fureur s’emparait d’elle et la possédait avec une violence redoublée, son naturel autoritaire reprenait du souffle et, sans se faire grande illusion sur leur influence, elle accentuait tyranniquement de gauches représailles.

Marc lui donnait le réconfort de voir qu’elles portaient. Quatre ou cinq jours après la scène du jardin public, en quittant l’École, rue Soufflot, il avait dû saluer Alice Vulmont, qui stationnait, en compagnie d’une servante âgée, devant un bureau d’omnibus, et n’avait reçu d’elle qu’un farouche regard. Tout concourait, dans cette rencontre, à le persuader que sa belle-mère avait tenu sans respect humain son impitoyable engagement. Pouvait-il deviner qu’à la réflexion l’inélégance d’un procédé bon pour une dévote avait sollicité l’esprit d’Hélène et l’avait arrêtée sur le point d’écrire ? Un tel retour était si peu dans ses habitudes ! Blessé dans son orgueil, sa chevalerie, en même temps qu’énervé par certaines brimades dont il mesurait l’arbitraire, l’adolescent, pas assez brave pour entrer en lutte, s’était contracté sous l’assaut. Mais son silence couvrait un fond d’animosité qui transparaissait malgré lui et chaque atteinte qu’il endurait, loin de l’amender, l’affermissait plus étroitement dans sa muette révolte.

A différentes reprises, l’espace d’une heure, sous le coup d’un abus plus exaspérant, il avait songé à s’enfuir. Savoir sa belle-mère dans les transes, l’imaginer le signalant au commissariat et maudissant le déploiement de sévérité qui la réduisait à cette fin lui paraissait, dans sa colère, une chose délicieuse. Mais, d’abord, l’argent lui manquait. Puis, sa nature, tout en souhaitant de l’indépendance, appréhendait confusément d’en posséder trop et, d’autre part, il redoutait les suites inconnues qui serviraient de conclusion à son escapade. En résumé, plus il pensait à briser ses liens, moins il les trouvait fastidieux. Pour en souffrir continuellement et avec excès, il lui fallait les supporter dans une soumission qui les lui faisait mieux sentir, comme un captif, s’il ne bouge pas, ses entraves le blessent, le poids des fers non déplacés lui meurtrit les muscles, leurs cruelles arêtes l’excorient. Alors, l’aigreur lui fournissait des inspirations et, sans aller jusqu’à faire preuve d’un vrai caractère, il s’accordait audacieusement de modiques revanches.

Hélène l’apprit un jeudi soir, où, cherchant un livre, elle ne put finalement le trouver nulle part. Marc l’avait eu entre les mains une semaine plus tôt. Interrogé, il devint rouge, parut hésiter, puis déclara se souvenir qu’après l’avoir lu il l’avait remis à sa place. La jeune femme, étonnée de son attitude, voulut avoir des renseignements plus circonstanciés et multiplia les questions. Il s’agissait d’un Don Quichotte avec des gravures auquel elle tenait spécialement. Marc avoua tout à coup qu’il l’avait vendu.

— Comment vendu ? s’écria-t-elle d’un air intrigué, comme si le mot qu’elle reprenait lui semblait obscur, pouvait présenter plusieurs sens.

— Pour me faire de l’argent, oui, précisa Marc. J’ai porté le volume chez un bouquiniste.

— Et tu en as tiré ?