— Soixante-cinq francs.

Elle le considéra sans une parole, l’examinant avec lenteur de la tête aux pieds comme pour bien s’assurer qu’il était lui-même, puis haussa les épaules et quitta la pièce.

Telle était la violence de son saisissement que la pensée de faire entendre une menace quelconque ne l’avait même pas effleurée. Dans sa mémoire tourbillonnaient cent images de Marc mis en pénitence ou battu, souvenirs encore chauds d’une domination dont l’ébranlement définitif et le discrédit lui étaient signifiés pour la première fois. Réfugiée dans sa chambre, elle pleura longtemps. Tout n’était pas, dans son chagrin, que peine d’amour-propre et dépit provoqué par son impuissance. L’idée que Marc avait souffert du besoin d’argent au point de commettre une chose laide la bouleversait comme de se dire que, faute d’une aumône, un malheureux avait, par elle, enduré la faim. Jamais, depuis que son beau-fils, en se développant, l’avait contrainte à renoncer aux expédients simples et aux arguments péremptoires, elle n’avait apprécié comme à cette minute la difficulté d’une tactique. « Je n’ai en vue que son bonheur, sa moralité, je ne veux que le bien de cet imbécile ! » gémissait-elle, d’une voix brisée, entre deux sanglots, s’épuisant à couvrir de ces assurances les maladresses dont l’incident qui s’était produit lui avait apporté la révélation. Mais tout au plus en tirait-elle un peu d’apaisement, car leur accent sonnait en elle singulièrement faux et sa conscience lui reprochait avec une grande force d’avoir moins recherché l’intérêt de Marc que suivi les conseils de son caractère.

Sans animosité, sans malveillance, redoutant au contraire de le prendre en faute, elle observa l’adolescent, pendant plusieurs jours, plus attentivement que jamais. Mise en éveil par une audace toute nouvelle chez lui, elle désirait se pénétrer des secrètes nuances de son attitude envers elle. Ce qu’elle découvrit l’étonna. Sous les dehors d’une soumission plus ou moins maussade et d’une politesse résignée, une gêne constante et sourcilleuse se sentait chez Marc, la méfiance transpirait dans toutes ses actions. Fréquemment, ses répliques en portaient l’empreinte. Il n’était pas jusqu’aux regards qu’il posait sur vous qui ne manquassent et de franchise, et de liberté. Son pas même accusait, par ses précautions, comme une volonté d’effacement.

— Tout à fait le courlis ! se disait Hélène.

Sans mentir, c’était plus fort qu’elle ! Le souvenir de cette histoire presque insignifiante, bien des fois contée par son père, lui était revenu d’excessivement loin et maintenant il l’occupait jusqu’à l’obsession. Sous un beau crépuscule, dans une broussaille, elle distinguait, tenant l’affût par désœuvrement, le jeune chasseur qu’était alors le comte de Kerbrat et, près de lui, l’oiseau grisâtre aux pattes décharnées qu’il venait d’abattre en plein vol. De tous côtés, retentissaient les cris courts et faibles des congénères de la victime qui rentraient des plaines se mettre à l’abri pour la nuit. Tout à coup, le chasseur détournait la tête. Un léger bruit d’herbes froissées, comme du bout d’une canne, s’était élevé derrière lui et il voyait la maigre bête qu’il avait crue morte qui, redressée sur ses longues pattes, cherchait à s’enfuir. « A l’instant même, » expliquait-il, « le délire m’a pris. Oui, vraiment, le délire, je n’exagère pas ! D’un seul bond, j’ai rejoint le courlis blessé, je l’ai frappé à coups de crosse, broyé du talon, j’en ai fait à mes pieds une bouillie sanglante. Dans la prudence désespérée de ce pauvre oiseau, j’avais flairé l’horrible crainte et la répulsion que lui inspirait ma personne. Il me donnait honte, comprends-tu ? Ce jour-là, mon enfant, j’ai jugé le chasse. Et, de ma vie, » concluait-il en secouant la tête, « je n’ai plus tiré une cartouche. »

Le rapprochement qui se faisait dans l’esprit d’Hélène entre le sort de son beau-fils et cette anecdote était arbitraire, enfantin, surprenait chez une femme aussi réfléchie, mais suffisait à lui fournir de sérieux scrupules. Sans encore se résoudre à plus d’indulgence, elle redoutait d’avoir tenu le rôle d’une marâtre, avec le sens péjoratif qu’elle prêtait au mot. Plus elle cherchait à dissiper cette appréhension, plus elle s’y trouvait confirmée. Des gentillesses, de bonnes paroles, des sourires aimables, des tentatives qu’elle esquissa, durant cette période, pour remettre Marc en confiance, loin d’obtenir le résultat qu’elle en espérait, aboutirent à l’échec le plus humiliant. Un matin, elle pensa : « Mais il me déteste ! » Comme elle souhaitait avant toute chose d’être respectée, elle voulut s’assurer qu’il importait peu, qu’entre elle et Marc, si les rapports demeuraient corrects et si les principes restaient saufs, l’affection n’était pas un lien nécessaire. « C’est pour lui, non pour moi, » se répétait-elle, « que je me suis donné la tâche de sa formation. Le principal est que j’en fasse un homme accompli. Son ingratitude, je m’en moque ! » Cependant, au milieu de l’indifférence qu’elle s’appliquait à cultiver par ce raisonnement, tous les jours plus aigu, tous les jours plus net, se glissait un malaise qui la rendait lourde et qu’elle ne pouvait surmonter. C’était comme si, voulant dormir après une fatigue, elle s’était vue à tout instant tirée du sommeil par une impression d’étouffement. L’idée que Marc ne l’aimait plus l’indignait parfois et, d’autres fois, la pénétrait de l’amère jouissance que goûte en face de la rancune une âme impérieuse, mais, plus souvent, jetait en elle une contrariété dont s’obscurcissait toute sa vie. Bientôt, la gêne qu’elle éprouvait fut insupportable. Le chagrin apparut pour la compliquer. Dans sa conscience, l’hostilité qu’elle s’était acquise prit les proportions d’un malheur.

Elle rendit à Marc sa pension. Pour ses retours, elle composa, se montra moins stricte et cessa notamment de l’importuner par des surprises qui l’humiliaient, comme passées d’époque. Mais on eût dit de ces largesses qu’elles lui étaient dues, qu’il ne faisait que recueillir petitement en elles les effets d’un remords sans aucun mérite, tant elles semblèrent peu l’émouvoir. Cette attitude, dont aurait pu se vexer Hélène qu’elle payait mal de son effort vers le renoncement, au contraire, l’excita par son imprévu, la stimula dans son désir de rentrer en grâce, car elle y sentait celle d’un homme. Après quelques faveurs, quelque indulgence, devant des mines et des transports d’enfant pardonné, tout son esprit d’autorité l’aurait ressaisie. Négligée, elle comprit qu’elle faisait trop peu. Par induction, la peur lui vint que de longues racines eussent déjà fortifié dans le cœur de Marc le ressentiment qu’il lui vouait et, sur une crise de désespoir qui dura des heures, elle résolut, sans nul égard pour sa dignité, de les extirper à tout prix.

La peinture lui offrait un premier moyen. Marc continuait à s’y livrer avec une passion qui n’était certes pas dans son ordinaire. En moins d’une semaine, discrètement, la jeune femme découvrit au fond d’une impasse un vieil artiste à qui l’effort le plus consciencieux n’avait pas valu grande fortune, et, lorsqu’il eut frémi d’orgueil, en la remerciant, à l’idée toute nouvelle d’enseigner son art, elle mena chez lui son beau-fils. Le franc sourire de gratitude dont elle fut payée lui parut doux comme de revoir après une absence un être cher dont le retour, longtemps attendu, n’était plus tenu pour certain. « Comment n’ai-je pas songé plus tôt, » se reproche-t-elle, « à lui accorder ce plaisir ? Je me plaignais de son humeur, de sa maussaderie, je tremblais de le voir s’éloigner de moi pour se jeter, avec le feu qu’ils ont à cet âge, dans la société des coquines, quand j’avais là, sans m’en servir, le meilleur remède ! Fallait-il que je fusse égarée ou sotte ! » De ce jour, elle n’eut pas d’ambition plus vive que de trouver pour son beau-fils des divertissements dont, sans révolte, il se vit lié comme d’une chaîne fleurie. La faible estime qu’elle octroyait à certains d’entre eux n’était pas une raison pour les écarter. Au contraire, se méfiant de son naturel, elle comptait plus sur ces derniers pour amuser Marc que sur ceux que, par goût, elle aurait choisis.

C’est ainsi qu’un matin elle lui demanda :