Les leçons de danse l’amusèrent. Son professeur était une femme de la cinquantaine dont les pieds minces, les jambes très fines, et pourtant musclées, qu’elle découvrait jusqu’aux genoux pour montrer les pas, supportaient avec peine une énorme croupe. Malgré cette excessive protubérance, elle allait et venait, merveilleusement prompte, aussi surprenante dans son genre que, dans le sien, le gaillard sec et d’aspect chétif qui défie les hercules des baraques foraines. Marc l’avait prise en affection, dès les premières fois, pour sa tapageuse bonne humeur et la façon qu’elle vous avait de morigéner les élèves moustachus qui suivaient son cours. Il était souple : elle le donnait en exemple aux autres. Il faisait avec elle des progrès rapides.

Cependant, sa belle-mère se multipliait. D’une vie effacée et sérieuse, méthodique, régulière comme celle des provinces, occupée par les livres et l’éducation, subitement, facilement, presque avec plaisir, elle s’était consacrée à une existence que, même jeune fille, quand son bonheur en pouvait dépendre, elle n’avait pas su s’imposer. Par des visites à la douzaine de petites parentes qu’elle se connaissait dans Paris, il s’agissait d’ouvrir à Marc la carrière du monde. Chacune recevait à jour fixe. Autour de son fauteuil, de sa théière, non en vertu des agréments qu’on lui concédait, mais d’une tradition familiale, chacune ainsi réunissait, une fois par semaine, quelques mûres personnes répandues, toutes persuadées qu’en sacrifiant une heure de leur temps à cette démarche aussi coûteuse qu’une macération elles acquéraient, en vue du ciel, des mérites certains. Beaucoup étaient originaires de la Basse-Bretagne. D’autres tenaient à cette région soit par leur alliance, soit par des nœuds de cousinage assez compliqués qu’elles défaisaient vaniteusement à la moindre invite. Chez la plupart, on découvrait, à côté de Vogue, quelque sage gazette quimpéroise, comme, au chevet d’un millionnaire sorti des faubourgs, la casquette ou l’outil de ses jeunes années. Ce fut près d’elles qu’Hélène quêta des invitations, lorsque, servie par le beau nom que portait son père, elle se fut glissée dans leur cercle. Toutes n’eurent pas d’enthousiasme à l’y voir entrer. Les plus dévotes lui reprochaient une posture impie, les plus royalistes une foi bleue, qui, notoires à l’époque de leurs vingt-huit ans, avaient fait scandale autour d’elles. Mais un jeune cavalier ne se refuse pas.

Les débuts de Marc furent heureux. Hélène, du reste, avait tout fait pour qu’ils réussissent. De sa cravate de satin noir à ses escarpins, il n’était pas un seul détail de toute sa toilette qu’elle n’eût vérifié soigneusement. Elle l’avait, au surplus, chapitré, stylé, entraîné aux façons qu’elle voulait lui voir par des exercices de chaque jour, l’obligeant à venir lui baiser le main, réglant sur toute chose sa conduite. Lorsqu’il parut, ce mercredi, précédé par elle, dans le premier des deux salons de Mme d’Aunoux, un murmure s’éleva qui visait la femme et que celle-ci crut provoqué par la fine silhouette qu’offrait aux regards son beau-fils. Avec sa blanche tunique, sa coiffure basse et ce grand buste avantageux qu’elle portait en reine, sans une ombre de morgue ou de coquetterie, elle semblait ignorer qu’elle était charmante. Le piano préludait à quelque fox-trott. Quatre ou cinq dames d’un certain âge entourèrent Hélène qui sentit son cœur se serrer. Quand Marc dansa, son attention, bien qu’assez discrète, se trahit constamment par de brèves œillades et ce lui fut un vrai supplice, au bout d’un instant, que de le voir s’embarrasser dans ses premiers pas sans pouvoir l’aider d’un conseil. La cadence ressaisie, elle respira mieux. Des hommes lui firent des compliments qu’elle rompit bientôt, mais que, d’abord, elle écouta presque avec plaisir. Ses réflexions, au demeurant, n’en furent pas changées. Jusqu’à minuit, elle ne cessa de surveiller Marc, à la fois traversée de mille inquiétudes et ravie de le voir se tirer d’affaire avec une gracieuse assurance.

Ils n’étaient pas dans la voiture qu’elle le prit au cou. Son visage exprimait une tendresse profonde et ses prunelles resplendissaient, en contemplant Marc, de l’orgueil d’une mère passionnée.

— Mon chéri ! lui dit-elle, je suis fière de toi ! Pour un début, c’est merveilleux, pas un tâtonnement, pas une maladresse, pas une faute ! As-tu vu, de toutes parts, comme on t’observait ? Je suis certaine qu’à cette heure-ci les langues vont leur train et qu’il n’est bruit dans le salon de Mme d’Aunoux que du beau météore qui l’a parcouru. Quantité d’imbéciles grimaçaient d’envie. C’est qu’aussi, mon loup, tu danses bien ! Sans en avoir l’air, je rapprochais ta petite personne des cinq ou six qui me semblaient les moins négligeables et je t’assure qu’à tous égards, physique et manières, tu pouvais supporter la comparaison. Si j’étais seule de mon avis, j’en serais surprise… Au moins, t’es-tu bien amusé ?

— Beaucoup ! dit Marc.

Il ajouta :

— Moi, j’adore la danse !

— Et tu fais très bien ! dit Hélène. Quand on commence à réussir dans un exercice, il est si naturel qu’on en prenne le goût !

Elle continuait à lui sourire, lui flattait une main et lui pinçait délicatement le lobe d’une oreille, comme autrefois, lorsqu’il avait, en version latine, obtenu, par hasard, une des premières places.