Abandonnée sur son épaule et secouant la tête :
— Ce qui me tourmente, reprit-il, c’est de savoir si nous serons invités souvent.
— Invités ? Ah ! fit-elle, tu verras, mon loup !
En effet, leurs sorties se multiplièrent. C’était l’époque où, sur le point de fuir la chaleur en quittant Paris pour les eaux, beaucoup d’oisifs, par les plaisirs de soirées intimes, se préparent aux fêtes de l’été. Il semble alors qu’une frénésie toute particulière agite le faubourg Saint-Germain, délivré du carême depuis deux bons mois et remis de l’espèce de convalescence qui, régulièrement, y fait suite. Grâce au prestige que lui valait son nom de jeune fille, Hélène, à qui ni son mariage, ni ses opinions n’avaient fait prendre en franche estime un monde moins fermé, était reçue comme une égale dans certaines demeures petitement entr’ouvertes à la bourgeoisie. Elle les jugeait sans indulgence, mais elle s’y plaisait. Son milieu naturel se rencontrait là. Puisque Marc était d’âge à courir les bals, elle préférait qu’il s’y frottât à des gens médiocres, mais, pour la plupart, bien élevés, qu’à des esprits souvent plus libres, et parfois plus forts, au gré de qui, devant l’argent, tout mérite cédait. L’intelligence et le travail honnêtement compris grandissaient un être à ses yeux. Mais elle tenait pour dégradante la cupidité et elle exécrait l’avarice.
Entre elle et Marc, les distractions qu’ils prenaient ensemble instituèrent assez vite des rapports nouveaux. Ce n’était, certes, pas une camaraderie, car l’étudiant, devant Hélène, demeurait timide, comme elle-même gardait ses distances, mais, à présent, trop de soucis leur étaient communs pour que, souvent, ils ne vinssent pas à les aborder dans une fugitive conjonction. Hélène, alors, se repliait au niveau de Marc qui, lui-même, s’efforçait de monter au sien. Curieuse de tâter son jugement, elle l’amenait à lui parler de certaines figures par quelque détail remarquables, en prenant soin de le lancer non sur les brillantes, mais sur les plus rébarbatives et les plus burlesques. Les saillies du jeune homme provoquaient son rire. Elle en goûtait l’outrance comique, le tour imprévu, se disait tout bas : « Qu’il est drôle ! » Quelquefois même, avec mesure, elle y ajoutait, pour le plaisir de le pousser dans sa diatribe à la plus furieuse injustice. Puis, retrouvant sa dignité, elle arrêtait Marc et, d’un mot, soulignait les excès commis, avec la rigueur d’un arbitre, sans pour cela se départir de son enjouement.
Cette relative complicité lui semblait normale, mais une chose l’étonnait dans sa nouvelle vie. C’était l’aisance avec laquelle elle s’y était faite, quand elle aurait cru en souffrir. Deux mois plus tôt, la perspective de sortir un soir aurait suffi à l’assombrir plusieurs jours d’avance et maintenant qu’elle recevait des invitations à la cadence de deux ou trois dans la même semaine elle ne songeait pas à s’en plaindre. Marc, il est vrai, de contentement, trépignait à toutes et, redoutant qu’elle ne donnât des signes de fatigue, usait près d’elle de mines gracieuses et de cajoleries pour qu’aucune ne fût écartée. D’un bal, elle rentra toute vibrante. Comme elle buvait, servie par Marc, un verre d’orangeade, elle avait, derrière elle, entendu deux dames. Leurs voix portaient un peu plus loin qu’elles n’auraient pensé et, soudain, l’une avait glissé dans l’oreille de l’autre : « Vous dites sa belle-mère ? Allons donc ! On la prendrait plus volontiers pour sa sœur aînée ! » Ce propos la troubla de sérieuse manière. Elle en fit part à son beau-fils, ils en rirent tous deux, mais désormais, dans les salons, quand régnaient les danses, elle l’eut constamment à l’esprit. C’était pour elle moins un sujet de méditation que comme une caresse intérieure. Elle s’en délectait avidement. Expérience qu’autrefois elle eût méprisée, elle essaya de déchiffrer dans les yeux des hommes l’impression produite par son âge. En même temps, l’atmosphère de plaisir facile qui, jusqu’alors, l’avait laissée sans grande émotion, la baignant mieux, lui parut douce, excita son cœur, commença d’agir sur ses nerfs, lui fit porter, malgré sa tête, des regards plus froids sur sa solitude de jadis. Elle soupçonna combien l’orgueil nourrissait en elle l’amour exclusif qu’elle lui vouait. Ses raisons d’y tenir lui semblèrent moins fortes.
Paris se vidait peu à peu. Tous les matins, le vieux Faubourg, un instant secoué, regagnait une once de son calme et rabattait sur ses façades de nouvelles persiennes. Marc fut admis à l’examen de première année avec des notes qui lui valurent l’éloge d’un des maîtres. Hélène en conçut une grande joie. Bien qu’elle sût le jeune homme absolument prêt, elle avait craint, les derniers temps, l’influence fâcheuse que, sur le cours de ses études poursuivies sans goût, auraient pu avoir ses plaisirs. Une déception l’aurait jetée dans d’amers reproches. Le succès de Marc l’exalta.
Ce fut à peine quarante-huit heures après cette issue que, profitant de la chaleur qu’avait mise en elle un repas composé comme elle les aimait, elle lui dit légèrement en quittant la table :
— J’irai demain, dans la journée, chez Mlle Vence, avec les Paulin d’Abancourt.
— Et pourquoi faire ? demanda-t-il. Chez Mlle Vence ?