Cependant, lorsqu’elle sut son mari en route, sa première idée fut celle-ci :
— Il va falloir recommencer les mortelles visites que, justement, je viens de faire en faveur de Marc !
Ensuite, elle pensa :
— Les épingles !…
C’était le mot net et précis du secret d’alcôve. Les ardeurs de Michel étaient mesurées. Pourtant, chacune, à son début, d’une paresse extrême, exigeait l’emploi d’expédients. Chez cet homme digne avec méthode, digne avec passion, qu’à la lettre obsédait dans la vie courante le souci minutieux de sa dignité, l’amour prenait, sur le moment, une taquine revanche en n’acceptant ses sacrifices qu’offerts sous les pointes et dans une posture ridicule.
Hélène prêtait peu d’importance à cette bizarrerie. La satisfaire était si bien dans ses habitudes que tout au plus parvenait-elle à la séparer de sa notion proprement dite de l’amour physique. Imaginez l’introduction d’un rite accessoire régulièrement à chaque reprise d’une cérémonie et voyez comme bientôt il s’y confondra. Mais la burlesque anomalie du goût des piqûres frappa cette fois-ci la jeune femme. Toutes les grimaces qu’il provoquait lui vinrent à l’esprit. Il lui parut qu’en se livrant aux laides complaisances faute desquelles son mari demeurait inerte, elle imitait les courtisanes dont c’est la fonction d’enflammer les sens des vieillards. Puis elle rêva profondément sur ce dernier mot. Michel, sans doute, n’était point d’âge le justifier, mais, pour l’humeur, pour les manières, même par son aspect, c’était un nom qu’il avait dû mériter bien jeune. Aujourd’hui certainement, il y avait droit. Jamais encore, ce sentiment si mélancolique qu’elle était la femme d’un vieillard ne s’était éveillé dans le cœur d’Hélène. Elle essaya de le combattre et elle s’endormit. Mais, à la gare, le jour suivant, lorsqu’elle vit Michel, ce que d’abord elle remarqua, ce furent ses tempes grises et les plis accusés que formait la peau de son long visage disgracieux.
On était alors un jeudi. Jusqu’au dimanche ce fut chez elle un besoin constant que de noter les moindres signes de décrépitude par où périssait cette figure. Elle y cédait sans ressentir l’ombre d’une pitié et tirait même de ses trouvailles un amer plaisir. Tout à coup, le dimanche, elle se fit horreur. Qu’était-elle donc pour s’attacher avec cette passion à ce misérable inventaire ? Quatre mois avaient-ils transformé Michel ? Son dévouement, les qualités qu’elle goûtait chez lui s’étaient-ils évanouis durant cette période ? Alors, pareille aux femmes frivoles, si méprisées d’elle, c’était au grain de l’épiderme, à la flamme de l’œil que, désormais, elle jugerait du mérite d’un homme ? Elle aurait eu pour compagnon le meilleur des êtres et, constatant qu’il vieillissait, le prendrait en grippe ? Quelle ingratitude ! Quelle bassesse !
Cette violente crise de repentir ne dura qu’un temps. Le commandant avait appris presque avec bonheur non seulement qu’elle et Marc sortaient fréquemment, mais encore que sa femme s’habituait au monde et qu’elle se mettait à danser. Tout incident qui soulignait la jeunesse d’Hélène lui était cher comme au fiévreux la fraîcheur de l’eau, la pulpe juteuse d’un fruit tendre. Il était à Paris depuis quelques jours quand l’occasion se présenta de conduire les siens dans un salon d’une renommée parfaitement assise et surtout réputé difficile d’accès. La saisir fut pour lui question d’amour-propre : il n’était rien dont se grisât plus délicieusement cet homme laborieux et modeste que du plaisir de figurer dans une compagnie où le mérite de la naissance éclipsait les autres.
Hélène fit donc devant Michel ses seconds débuts, à quelque quinze ans des premiers. De ceux-ci, régentés par un protocole qui répandait sur les ébats d’une jeunesse contrainte comme une atmosphère de couvent, elle n’avait retiré qu’un ennui sans bornes. Aujourd’hui, la danse la charmait. Quelques leçons l’avaient rompue à ces pas modernes dont l’anarchie complète si bien pour le philosophe celle de la peinture et des lettres. Elle les avait consciencieusement répétés chez elle, puis, sur le point d’en témoigner publiquement sa science, elle avait désiré que Marc la guidât. Des compliments et des sourires les saluèrent, unis. Un mari et sa femme, une mère et son fils, soudain piqué de bonhomie dans sa corruption, le monde s’attendrit à les voir, pour lui s’exhale de pareils couples, une vertu touchante et comme une odeur d’honnêteté. Aucune parure n’eût assuré le succès d’Hélène avec autant de certitude que cette coquetterie, cependant risquée sans calcul. De toutes parts, aussitôt, des hommages lui vinrent. Les hommes s’empressaient autour d’elle. A peine eut-elle un sentiment des regards jaloux que lui adressaient certaines femmes.
Les fenêtres, donnant sur un jardin noir qu’éclairaient çà et là quelques grosses lanternes, laissaient entrer dans les salons un air paresseux qui n’y répandait nulle fraîcheur. Bien des figures semblaient gênées par l’orage prochain. Hélène, pourtant, loin d’éprouver un malaise quelconque, s’épanouissait dans l’illusion vraiment délicieuse d’assister, sous la Ligne, à un bal créole et se grisait du parfum lourd que mêlaient des roses à de sourds aromes de chairs moites. Plaisir pénétrant, plaisir fort, en matière de jouissance, une révélation ! Et quel pouvoir inconnu d’elle avait cette musique ! Jaillissant d’une touffe de plantes vertes, elle éveillait dans sa personne des correspondances qui la situaient au rang si doux d’une esclave heureuse. La veille encore, un tel vertige, noté chez autrui, lui aurait paru ridicule. Elle y cédait et comprenait qu’on le recherchât, que l’on en devînt insatiable.