Cependant, son visage se rembrunissait toutes les fois qu’en dansant elle frôlait Michel. Était-ce curieux, cette impression blessante comme un choc ! Toujours mesuré, toujours froid, il projetait sur son bonheur une ombre irritante. Assez adroite pour lui sourire lorsqu’il l’observait, elle dévorait d’un seul regard, presque avec rancune, ces tempes dégarnies, cette peau jaune, ces lèvres molles qui découvraient, en se disjoignant, des dents déchaussées d’arthritique et ces narines d’où s’échappaient des poils durs et gris. Les yeux, surtout, la pénétraient d’une vive amertume. « C’est là mon mari ! » songeait-elle. Déjà reprise par la musique et par l’atmosphère, elle cessait de penser presque au même instant, mais ses regards se répandaient sur les figures d’hommes qu’elle savait être les époux de femmes de son âge. Aucun, sans doute, n’était vraiment distingué d’elle. Tous, pourtant, lui causaient comme une jalousie. Les plus insignifiants, les plus médiocres avaient cet air d’animation, cette seconde jeunesse que, sur les traits du commandant, elle cherchait en vain, qui paraissaient incompatibles avec sa personne et qu’elle n’y avait jamais vus. Rapprochés de leurs femmes, ils formaient des couples où l’on sentait qu’un lien charnel pouvait exister. Si de tels hommes, dans leurs ménages, par leur seule présence, n’apportaient pas tous le bonheur, tous en avaient offert les gages, tous permis l’espoir, aucun n’était d’une apparence à le mettre en fuite comme le crépuscule chasse le jour. Leurs gentillesses pouvaient donner de ces émotions qui se traduisent par une offrande spontanée du corps et, souvent, se terminent par un dîner fin. Avec eux, des élans demeuraient possibles. Telles étaient, mais confuses, mais mal enchaînées (figurez-vous des notes sommaires qu’on jette sur une feuille à grands intervalles l’une de l’autre) les idées qui, tandis que régnaient les danses, occupaient ce soir l’âme d’Hélène. Lorsqu’en rentrant elle prétexta des douleurs de tête pour se soustraire à son mari qui la pressait trop, elle connut à la fois leur suite et leur force et sentit à quel point elle s’en tourmentait.
Les raisonnements qu’elle édifia furent sans influence. Les reproches qu’elle se fit ne servirent de rien. Deux ou trois autres réunions où ils furent conviés n’eurent pour effet que d’accentuer cet affreux malaise qui cheminait à travers elle, rompant toutes les fibres, avec une puissance continue. L’éclat du monde et l’ambition d’y briller en tout tuaient le mari qu’évidemment rendaient peu flatteur son aspect d’ensemble et son âge. L’appétit des plaisirs, en se développant, s’impatientait que, de certains, il ne pût offrir qu’une assez vilaine parodie. Sur la donnée d’hommes séduisants remarqués au bal, mais dont aucun ne lui semblait la perfection même, ni ne l’attirait spécialement, Hélène, bientôt, prit l’habitude de se proposer d’idéales figures pleines de charme autour desquelles papillonnèrent ses aspirations. Leur caractère le plus commun, avec un air jeune, était un front compréhensif et gracieusement noble. Elle pensait que quelqu’une existait sans doute et qu’autrefois il eût suffi d’une heureuse rencontre pour faire d’elle une femme fortunée.
Le contact de Michel lui devint odieux. Une espèce de haine la saisit. Sous l’influence de cette passion, perdant toute mesure, elle le traitait soit d’échassier, soit de poisson mort dans ses monologues intérieurs. Par-dessus tout, c’était sa bouche qui la révoltait. Quand elle voyait approcher d’elle cette gluante fissure d’où sortait un souffle un peu rance, il lui fallait se contracter et fermer les yeux pour ne pas brusquement détourner la tête. Le baiser la fouillait avec minutie. Elle pensait alors : « Quelle horreur ! » D’autres fois, déchaînée comme une romantique et déjà meurtrissant le muscle indiscret, elle éprouvait la tentation de trancher cette langue qu’elle sentait si molle sous ses dents. Ses doigts portaient, à certains jours, une violence rageuse dans les artifices du plaisir. Michel tremblait, demandait grâce, et elle s’acharnait.
Lorsqu’au mois d’août il la quitta pour rallier Marseille, bien qu’impatiente de retrouver son indépendance et à peine maîtresse de sa joie, elle se surprit à regretter presque avec colère qu’il n’eût rien pénétré de ses sentiments. « C’est un butor ! » se disait-elle, dans l’automobile, en le conduisant à la gare. Elle songea : « Je devrais l’éclairer d’un mot. » Cependant, sur le quai, elle fut délicieuse. Deux jours plus tard, elle-même partait pour l’Amirauté.
Un peu de gêne, due à la vie que, ces derniers temps, elle avait menée avec Marc, l’avait conduite à renoncer par économie au séjour habituel sur une plage bretonne. Aussi bien, cette année, n’y tenait-elle guère. C’était surtout de solitude qu’elle avait besoin. Des sorties trop fréquentes l’avaient fatiguée et, d’autre part, elle désirait revoir clair en elle après cette période de folie. Elle se sentait comme une jeune fille ordinairement sobre qui, tout à coup, reprend conscience et se ressaisit après quelques flûtes de champagne et qui, sans doute, ne regrette pas de les avoir bues, mais n’en est pas moins étonnée.
Pour une retraite, l’Amirauté valait une chartreuse. Avec ses murs bas, ses grands arbres, le vieux domaine, dans une campagne pleine des travaux d’août, figurait une île de silence. Les soins heureux qu’il recevait du comte de Kerbrat lui conservaient ce caractère de bien familial qui ne réside ni dans la pompe de certaines allées, ni dans l’ordonnance des parterres, mais dans la suite des éléments, parfois disgracieux, dont quatre ou cinq générations ont cru l’enrichir. Pour le doter d’une perspective, faire naître un rond-point, ou, simplement, donner plus d’air et de pittoresque à quelque passage resserré, le père d’Hélène n’eût pas coupé deux douzaines d’arbustes. Jusque dans l’humble éparpillement, sur un sol médiocre, d’une chronique roturière de sa péninsule, la passion de l’histoire soumettait chez lui ce qu’aurait eu d’entreprenant son goût du progrès. Les bâtiments bénéficiaient d’une égale faveur. Quant aux meubles, restés dans les coins des chambres aux endroits mêmes où le voulait Mme Cortambert, ils prenaient là des invalides de pièces de musée. Presque tous respiraient les vertus bourgeoises et la laideur de leurs charpentes n’était égalée que par celle des velours et des tapisseries qui en recouvraient un bon nombre.
Nulle élégance, mais du confort et des grâces naïves. Une odeur de fruitier quand les pommes sont mûres. Au demeurant, séjour austère, cette maison bretonne et ce grand jardin presque inculte, pour une jeune femme toute au supplice des regards amers qu’elle promène depuis peu sur sa destinée ! Hélène, d’abord, en éprouva la mélancolie jusqu’à céder, dans le secret, à des crises de larmes. Celles-ci la gagnaient vers le soir. Plus elle tentait d’y échapper en se contractant, plus elle les rendait orageuses. « C’est ici, » pensait-elle, « que ma vie s’est faite ! Jolie fille, assez riche, pouvant tout prétendre, j’y suis venue, sans discussion, choisir un homme veuf, dépourvu de tout charme et précoce vieillard ! Qu’avait-il donc pour me séduire, pour m’influencer ? » se demandait-elle à haute voix, avec l’accent et l’expression, si proches de l’angoisse, dont on cherche une excuse à une folle conduite. Elle revoyait à ses côtés, dans un deuil sévère, ce prétendant cérémonieux d’au moins trente-huit ans qui, ne pouvant, même en pleine cour, secouer son air digne, paraissait ne songer qu’à sa première femme. Aussitôt, les images se multipliaient. Trop baignée d’amertume pour séparer d’elle l’adolescente assez virile et peu susceptible qui s’était jadis accordée, elle prêtait à celle-ci toutes ses répulsions et, retrouvant dans sa mémoire les mille circonstances où la nature aurait voulu qu’elles se fussent trahies, s’admirait sombrement d’avoir pu les vaincre. Les baisers, surtout, quelle horreur ! « Cette bouche flétrie, » se disait-elle, « sur la mienne, si pure ! » Là, une comparaison, toujours la même, celle d’une limace couvrant de glu les pétales d’une rose, entrait en jeu, se proposait avec tant de force et la captivait à tel point qu’un moment elle cessait de verser des larmes. Du dégoût, de la honte se mêlaient en elle au désespoir que lui causaient et sa vie manquée, et les épreuves qu’elle subirait jusqu’à sa vieillesse. Puis, de nouveau, des pleurs brûlants lui coulaient des yeux. Et jamais, dans ses crises, elle ne prenait garde qu’elle supportait sans y penser, quelques mois plus tôt, ce dont l’obscure et fugitive représentation la faisait frémir aujourd’hui.
La vue de Marc lui donnait seule quelque soulagement. Tous les jours, il gagnait et s’accomplissait. Des façons de jeune homme remplaçaient chez lui l’air un peu mièvre et les manières d’enfant mortifié qu’il avait gardés si longtemps. Sa voix s’était posée, son corps musclé, dans ses regards, encore tout frais, mais déjà moins vifs, commençait à régner assez d’assurance. D’autre part, sa toilette était plus soignée. Ou, si l’on veut, elle révélait un désir de plaire qui jamais, jusque-là, n’y avait paru.
Loin de souffrir, comme autrefois, ces divers symptômes avec impatience et chagrin, sa belle-mère les notait d’un esprit joyeux et faisait tout pour les aider dans leur développement. La cuisante meurtrissure de son amour-propre en était rendue plus légère. Elle avait l’impression qu’en polissant Marc elle achevait l’unique ouvrage qui, par sa noblesse, pût en partie la justifier de l’indigne union qu’elle avait jadis contractée. Ce sentiment, négligé d’elle dans ses paroxysmes, reprenait à ses yeux une valeur frappante lorsque, rompue d’avoir cédé à l’action des nerfs, elle se retrouvait de sang-froid. Alors, l’espèce d’excitation, le chaud contentement qu’elle éprouvait à goûter Marc comme un élixir suffisait à lui faire oublier Michel. Elle avait une tendance à grandir son rôle. « Mon cavalier ! » se disait-elle, en songeant au monde, avec une nuance de fierté. Son orgueil, sa tendresse demeuraient d’une mère, mais subissaient l’altération qu’y jette à son heure la virilité d’un grand fils. Elle ne pouvait ni s’empêcher de le trouver bien, ni s’abstenir de méditer qu’il était flatteur de paraître avec lui dans une réunion. Mille propos, sur ce point, l’avaient édifiée. Intérieurement, elle admirait l’image harmonieuse que formait sa silhouette jointe à celle de Marc quand, par hasard, ils stationnaient dans le champ d’une glace.
Presque chaque jour, matin ou soir, ils sortaient ensemble. Tantôt, leurs pas les conduisaient, à travers la plaine, vers un village qu’ils parcouraient ou qu’ils contournaient pour revenir en empruntant la route de Quimper, et tantôt ils gagnaient un étroit cours d’eau dont les rives, tapissées d’une herbe abondante, couraient, obliques et capricieuses, sous de beaux ombrages. Marc, habitué à suivre Hélène, s’y montrait docile et n’en éprouvait nul ennui. La vie du monde l’avait mûri et rapproché d’elle. A partager les distractions de sa jeune belle-mère, et à la voir y déployer, depuis qu’elle dansait, une ardeur au plaisir qui valait la sienne, il avait pris le sentiment, pour lui plein d’audace, d’une relative égalité entre leurs personnes. Sa déférence n’en subissait nulle espèce d’atteinte. Tout au plus, si l’on veut, le trahissait-il — et de loin en loin, discrètement, — par une certaine indépendance de langage et d’actes que chez un autre, accoutumé de façon moins stricte, on n’aurait pas même remarquée. Cette apparence de liberté, dans une courtoisie dont toutes les notes sans exception gardaient leur fraîcheur, non seulement complétait sa nouvelle allure, mais s’accordait plus heureusement avec l’âge d’Hélène que de trop timides précautions. Quelquefois, de grands rires les secouaient tous deux. L’écho breton pouvait trouver à s’en offusquer comme d’une insolence parisienne. Plus souvent, ils causaient à bâtons rompus, dans un rapport plein d’harmonie de tout point semblable à l’entretien d’une sœur aînée et d’un très jeune frère. Marie-Thérèse les précédait en jouant au cerceau ou gambadait de l’un à l’autre et tirait leurs bras.